Boucliers de mémoire

Des milliers de boucliers aborigènes blancs posés sur le sol du jardin botanique de Sydney dessinent la forme d’un palais qui n’existe désormais plus que dans les livres.

Fermez les yeux et imaginez…. Imaginez ce gigantesque bâtiment, trônant au sein d’une ville nue de tout gratte-ciel, comme elle l’était en 1879.

Construit en l’espace de huit mois, le Garden Palace était destiné à accueillir l’Exposition Universelle de cette année-là. Sydney voulait montrer au reste du monde qu’elle comptait parmi ces villes innovantes qui écrivent l’histoire au même titre que Londres, Paris, Vienne ou Philadelphie, toutes hôtes de la célèbre foire. Sydney se devait aussi d’organiser son International Exhibition avant Melbourne: l’éternelle ennemie sera coiffée au poteau d’une petite année seulement. L’événement, le premier dans l’hémisphère sud, remporte un vif succès mais l’Histoire retiendra aussi qu’il n’a pas été officiellement reconnu par l’organe intergouvernemental chargé de superviser ces expositions.

Après ce rendez-vous, le Garden Palace devient un dédale de bureaux gouvernementaux et un grand centre d’archives, rassemblant en ces murs l’essence d’une Australie naissante. Plusieurs musées, une partie du département des chemins de fers, de celui des mines, la commission de la pêche, le bureau du recensement, le département des ports et des rivières se sont aussi partagé ces gigantesques locaux.

Imaginez alors le feu qui prend au petit matin du 22 septembre 1882, réduisant à néant toute cette riche histoire. Envolé le trésor culturel aborigène rassemblé en ces lieux, partis en fumée les documents précieux des premiers colons, les identités des prisonniers débarqués. C’est une collection patrimoniale inestimable qui se consume durant six heures.

Les flammes ont-elles pris en raison d’un court-circuit – le bâtiment est un des premiers de Sydney à avoir l’électricité – ou le feu a-t-il été bouté délibérément pour en finir avec ce palais bien trop savant ? Le mystère reste entier.

Aujourd’hui plus aucune trace ne subsiste de cet édifice fantôme qui a un jour représenté la volonté de Sydney de s’affirmer non seulement au sein de l’Empire britannique, mais aussi aux yeux du reste du monde. Rayé de la carte et à bien des égards effacé de la mémoire des habitants de la ville, le palais revit le temps d’un mois, ressuscité par une œuvre d’art qui lui rend hommage.

« Le Garden Palace est devenu le symbole des conséquences de l’oubli. Tant de gens à qui j’ai parlé de mon projet ne connaissaient pas l’histoire de ce bâtiment qui autrefois dominait la ligne d’horizon de Sydney tant physiquement que conceptuellement. J’ai commencé à me demander ce que nous pourrions oublier d’autre en tant que communauté, si quelque chose d’aussi grand et visible et reconnu a disparu de notre vision », explique l’artiste Jonathan Jones.

Il fait partie de ceux qui, en cherchant des informations, des détails sur sa communauté aborigène, se sont retrouvés devant un trou historique, un trou noir de suie.

Le projet, intitulé barrangal dyara – qui signifie peau et os dans une des langues aborigènes du sud-est de l’Australie – est intrinsèquement lié à cette question de perte culturelle. Les quinze mille boucliers esquissent la carcasse fantomatique du palais, mais ils rappellent aussi la vie foisonnante de ce bout de terre chéri par le peuple Gadigal durant des millénaires.

Barrangal dyara rappelle alors ce qui a disparu et « représente un effort pour entamer un processus de guérison et une célébration de la survie de la plus ancienne culture vivante du monde malgré cet incendie traumatique ».

Depuis le ciel:

 

Quelques faits:
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  Avec un dôme de 30,4 mètres de diamètre et de 65,5 mètres de haut, le Garden Palace était le bâtiment le plus grand de Sydney, surpassant la tour de 57 mètres du Town Hall, construit 4 ans plus tard.
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  Le dôme était à l’époque le 6e plus large du monde.
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  Le palais construit en croix possédait une aile s’étendant sur 244 mètres et l’autre sur 152 mètres, toutes deux terminées par des tours d’observation hautes de 36 mètres.
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  La tour au nord du bâtiment était munie du premier ascenseur hydraulique d’Australie.
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  Le bâtiment a été dessiné par James Barnet et construit par John Young en huit mois seulement avec du bois envoyé par bateau d’Oregon
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  1500 hommes ont travaillé à l’édifice selon le rythme des trois-huit, utilisant durant la nuit l’éclairage électrique tout juste importé d’Angleterre.
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  L’édifice a pris feu le matin du 22 septembre 1882. Le portail en fer, toujours visible sur Macquarie Street, est le seul rescapé de l’incendie.
[wp-svg-icons icon= »fire » wrap= »i »]  Personne ne sait comment le feu a débuté. Plusieurs rumeurs circulent. Une théorie attribue le méfait aux riches résidents de Macquarie Street privés de leur vue sur le port par ce gigantesque édifice. Une autre soupçonne les familles dirigeantes d’avoir voulu effacer les secrets embarrassants de l’un ou l’autre membre recensé comme forçat ou criminel. Enfin, la dernière possibilité privilégie la piste de l’accident.

 

 

Sources concernant l’oeuvre :
Un entretien complet avec l’artiste est disponible ici et son explication en vidéo .
La signification des boucliers ici , l’œuvre vue du ciel . J’ai également consulté le site officiel dédié à l’installation ainsi que le guide complet pour les visiteurs.

Sources concernant le Garden Palace:
Ici, ici ou . Sur ce dernier site qui répertorie le patrimoine architectural de Sydney, une ribambelle de photos sont également disponibles. 

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