Chameaux de dromadaires

Ici les bosses des dunes n’ont de rivales que celles des dromadaires qui dodelinent en rang d’oignon.

Entre deux monticules de sable blanc on jurerait être oubliés de tous, mais en remontant la crête, on aperçoit bien vite l’océan d’un côté, le bush de l’autre. L’immensité ne fait dans cette réserve de Port Stephens que trente-deux kilomètres de long. C’est assez néanmoins pour donner un petit goût d’aventure aux touristes qui trônent sur leur animal ; les uns sont harnachés jusqu’aux dents, les autres de toutes parts.

Mais on ne répond pas à la question : que font des chameaux arabes en Australie ? Dans la réserve de Worimi, quelques spécimens habillent les dunes dans un souci de mise en scène. Après tout l’un ne va pas sans l’autre et si l’hirondelle ne fait pas le printemps, le chameau fait le désert, comme disait Alfred Capus. Ailleurs dans le pays, par contre, la population de dromadaires a atteint des sommets. On parle même de la plus large du monde. Un superlatif dont les habitants, toujours friands de classements, se seraient pourtant bien passés.

Flashback

Lorsque les colons britanniques ont débarqué en Australie et commencé à explorer cet énorme continent, ils n’avaient aucune idée de sa géographie. Ils auraient pu certes demander de l’aide aux populations aborigènes qui foulaient et foulent encore ce sol depuis des millénaires. Ils ne l’ont pas fait. Plusieurs en sont morts. Étonnamment leur inconscience est restée la marque d’un courage hors norme dans une région de même envergure. L’un d’eux par exemple, Charles Sturt, était persuadé que le désert rouge cachait un lac salé intérieur gigantesque. Il part d’Adélaïde en 1844 avec une équipe de 17 hommes, 11 chevaux, 30 jeunes bœufs et 200 moutons et un…. baleinier. Deux ans et 3500 kilomètres plus tard, déshydratés et à moitié morts, ils rebroussent chemin. Non sans avoir abandonné l’encombrant bagage.

Tong perdue au sommet d'une dune

Le contexte planté, revenons à nos dromadaires. C’est à peu près à cette époque aussi que l’on décide d’importer depuis les Iles Canaries l’animal indolent, plus adapté au climat. La première cargaison arrive en 1840 à Port Adélaïde et débarque un seul survivant. On le baptise Harry.

Donc en 1846, Harry roule sa bosse dans le Sud de l’Australie au côté d’un explorateur en quête de nouvelles terres arables, John Ainsworth Horrocks, qui lui roule des mécaniques. À 28 ans, le pastoraliste a déjà fondé une ville – Penwortham. Un jour, il décide de tirer un bel oiseau pour enrichir sa collection et prépare son arme. Mais, déstabilisé par Harry, le coup part trop vite. Il perd un doigt, une alignée de dents et sa vie quelques mois plus tard. Il a encore le temps d’écrire ses mémoires et de demander expressément que l’animal soit abattu.

À la sueur de leur front se construit l’Australie moderne

Harry a ouvert la voie. De 1860 à 1907, entre 10’000 et 20’000 dromadaires débarquent. Ils arrivent des Indes, de la péninsule arabique et d’Afghanistan, accompagnés d’au moins 2000 dresseurs car « ce que le chameau imagine, les chameliers le devinent ». Ils sont parfaits. Habitués à la chaleur, ils assistent toutes sortes d’expéditions coloniales pressées de cartographier les millions – entre 3,3 et 6 selon les frontières qu’on lui donne – de kilomètres carrés que compte cet outback démesuré. Ils commercent et échangent leur savoir avec certaines communautés aborigènes. Le chameau à une bosse fait son entrée dans le quotidien de ceux qui osent vivre loin de tout !

“Les chameliers ont créé un réseau de pistes qui sont plus tard devenues les routes qui traversent l’arrière-pays de l’Australie. Les propriétés, les mines, les missions et les villages reliés par ce réseau ont dépendu des chameliers pendant au moins cinq décennies”

Australia’s Muslim Cameleers: Pioneers of the Inland, 1860’s-1930’s, p.9

En un rien de temps, dromadaires et dresseurs sont devenus essentiels. Sur leur dos, les animaux transportent vivres, laine, thé et tabac, puis les outils et piliers nécessaires à la construction de la ligne télégraphique qui traverse le continent du Nord au Sud, et à la ligne ferroviaire entre Adélaïde et Alice Springs, plus tard baptisée The Ghan, en hommage aux chameliers, indistinctement qualifiés d’Afghans.

Au tournant du siècle, les bouilles sympathiques des dromadaires font bien pâle figure face aux engins à moteur tout justes développés. Encore une histoire de mécanique… Vers 1930, on parle de double usage, on relâche des milliers de bêtes dans la nature, on oublie le rôle primordial de leurs propriétaires. Ces derniers ont de toute façon de plus en plus de difficulté à immigrer en regard de la nouvelle politique d’Australie blanche que le pays, qui a tout juste déclaré son indépendance, a immédiatement mis en place. Malvenus, la plupart rentrent chez eux. Seule une centaine décide de rester et de fonder une famille sur l’île-continent.

Wanted dead!

Les dromadaires se multiplient. En 2008, plus d’un million de descendants courent toujours dans le cœur aride de l’Australie. Un vrai désastre environnemental : ils s’empiffrent des plantes de l’outback et affament les espèces endémiques. Et, l’animal, fougueux, est prêt à tout pour boire sa ration d’eau au grand désespoir des éleveurs et des communautés aborigènes dont les conditions sont souvent précarisées par les sécheresses régulières. Catégorisé comme nuisible, il est strictement contrôlé par les autorités et cartographié avec l’aide des habitants.

En 2009, le gouvernement investit 19 millions de dollars australiens pour se débarrasser de deux tiers des dromadaires à coup de fusil depuis le sol ou les airs. Objectif atteint en 2013 : il n’y a plus que 300’000 bosses en liberté. Mais la situation n’est pas réglée : la population des ongulés augmente d’environ 10 % chaque année.

Des bosses lucratives

Après le départ des chameliers, certaines populations aborigènes ont continué à chevaucher les dromadaires, qui s’étaient épris de liberté sur leurs terres, jusqu’à ce que les véhicules à moteur deviennent la norme dans les années 1940-1960. Donc en 2012, lorsqu’il a fallu trouver des solutions durables, les communautés installées sur les terres Ngaanyatjarra, qui abritent la plus grande partie des camélidés, ont fondé, en partenariat avec les pouvoirs publics, la Ngaanyatjarra Camel Company.

Son rôle principal est de rassembler et de vendre les animaux sauvages dispersés sur trois états – les Territoires du Nord, l’Australie-Occidentale et l’Australie du Sud. Depuis, grâce à l’entreprise, l’Australie exporte des milliers de kilos de viande de chameau vers l’Afrique du Nord ; et d’autres se sont lancés dans le commerce de lait de dromadaires. Mais ce n’est pas tout ! La compagnie Ngaanyatjarra exporte désormais aussi les animaux vivants vers l’Arabie Saoudite, le Qatar et les Émirats Arabes unis à des fins d’élevage. Car la liberté a fait de l’animal australien un joyau génétique exempt des maladies qui déciment les troupeaux sur la péninsule arabique. Parfait donc pour les courses et les concours de beauté !

Si la voie maritime a été privilégiée pendant longtemps pour exporter le bétail de l’île-continent, les camélidés sont aujourd’hui transportés par les airs, une voie plus rapide et moins stressante.

Et pour que cette expatriation se passe vraiment en douceur, les dromadaires embarquent par affinité, par groupes de potes, afin que chacun puisse profiter du voyage. Ah si les compagnons de Harry savaient…

plantes du désert

Sources : Australia’s Muslim Cameleers : Pioneers of the Inland, 1860’s-1930’s de Philippe Jones et Anna Kenny ; le site de la Ngaanyatjarra Camel Company ; l’histoire de Horrocks et de Harry, ici et ici. Et cet article a servi de point de départ en ce qui concerne l’export.
Images : Photos prises dans le parc de conservation de Worimi.

D’autres textes qui racontent un bout de l’histoire australienne et qui pourraient vous intéresser : Murs poétiques, murs de convicts ; Lorsque les corps racontent l’Histoire ; Boucliers de mémoire ; L’île aux mille visages.

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4 commentaires


    1. ·

      Merci Liv! Ça m’a beaucoup amusée de retracer cette histoire, donc contente que ça t’ait autant plu!

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  1. Marianne Zinsel
    ·

    Belle aventure que celle des camélidés! Bravo à la narratrice!

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    1. ·

      Merci, merci! Oui ils ont plutôt eu un destin assez rigolo, héhé!

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