Changement de lieux… mais pas de politique

« Tout est vide, les soldats ont repris leur base »: Le centre de rétention de Lorengau sur Manus a été libéré, ont lancé le vendredi 24 novembre la police de Papouasie-Nouvelle-Guinée et le gouvernement australien. Ses résidents ont été poussés vers le nouveau complexe mis en place par Canberra – trois bâtiments connus sous le nom de East Lorengau, West Lorengau et Hillside Haus – à quelques kilomètres de là.

Manu militari, le camp australien de réfugiés construit sur l’île de Manus, reconnu anticonstitutionnel par la Cour suprême papoue, a été vidé. Sommés de quitter les lieux au 31 octobre 2017, trois cents réfugiés et demandeurs d’asile protestaient depuis trois semaines contre leur transfert. Trois semaines sur un site fantôme, sans eau courante, sans électricité et sans nourriture. Un moyen de rappeler leur existence à l’Australie qui les refoule au large du Pacifique, mais aussi de mettre la pression sur son gouvernement.

Situation kafkaïenne

La police locale, elle, avait des ordres, donnés par la justice papoue d’une part et par les autorités australiennes à l’origine de ce camp et qui viennent d’injecter une nouvelle enveloppe de 250 millions de dollars dans leur délocalisation, d’autre part. La politesse promise par les forces de l’ordre au début de l’opération de « nettoyage » de cette ancienne place navale a été relayée deux jours plus tard par la rudesse des coups de matraques. Et la patience n’était pas une de leurs vertus.

Elle l’est en revanche pour tous ceux qui attendent depuis maintenant plus de quatre ans de sortir de cette impasse administrative qui leur reconnaît un statut de réfugiés mais leur interdit le sol australien, en vertu de la politique d’immigration très dure du continent. (Plus de détails à lire dans ces quatre chapitres La Solution du Pacifique 1/4, L’Accord de relocalisation régionale 2/4, Opération frontières souveraines 3/4 et La non-réponse humanitaire 4/4.

Une situation kafkaïenne que déplore l’auteur australien Richard Flanagan dans une tribune publiée vendredi :

« Désormais nous sommes mondialement considérés comme les inventeurs d’une répression particulièrement vile à l’aube de ce XXIe siècle, dans laquelle des innocents souffrent en prison en raison d’un crime qui n’est jamais nommé, suivant une sentence jamais proclamée, et où la punition est assurée » (1).

Appels à l’aide

La mobilisation des réfugiés voulait aussi attirer l’attention sur la défiance que les habitants de l’île ont à l’égard de ces femmes et ces hommes en centre de rétention. Canberra reste légalement responsable de leur bien-être mais semble n’avoir pas pris réellement la mesure de la situation sur place. Plusieurs propriétaires fonciers locaux, armés de machettes, ont protesté contre la construction du nouveau complexe en coupant le courant électrique de l’un des bâtiments, puis menacé les prochains locataires. Par ailleurs, le gouvernement australien répète que le site est parfaitement habitable, ce que nombre d’observateurs indépendants, dont l’ONU, réfutent, photos et vidéos à l’appui.

« Il est difficile de dire ce qui est le plus horrifiant dans cette longue saga, mais l’intention du gouvernement australien de désormais abandonner les réfugiés qu’il a kidnappés en les dispersant dans un pays appauvri, corrompu et notoirement connu pour sa violence, est un affront à toute notion d’humanité ou de décence ». Richard Flanagan (dans la même tribune) (2).

Certains réfugiés tweetent maintenant depuis une dizaine de mois et dénoncent leur quotidien. Le plus actif est l’Iranien Behrouz Boochani, journaliste ayant fui son pays et auteur notamment d’un documentaire filmé sur Manus (voir encadré). Ils décrivent en quelques caractères l’horreur à laquelle ils font face, appelant à l’aide, dans l’espoir d’être entendu.

« Il est temps que nous les écoutions.
Tous les états commettent des actes criminels et parfois même pervers. La marque nécessaire d’une démocratie est la liberté de dire la vérité sur ces crimes afin d’y mettre un terme et que les coupables soient punis » (dans la même tribune) (3).

#BringThemHere

Richard Flanagan n’est pas le seul à s’indigner de ce qui se passe sur Manus. Sur le continent, des manifestants se mobilisent aussi à Sydney, Melbourne, Darwin pour dénoncer la situation ; et depuis peu le sujet a gagné la twittosphère, les messages de soutien affluent du monde entier sous les hasthags #BringThemHere #CloseTheCamps #EvacuateManus.

Au parlement, les autres partis ont appelé le Premier ministre à mettre un terme à cette aberration, à permettre à des ONG, dont notamment Médecins sans Frontières, d’entrer dans les locaux et de s’occuper de ces femmes et hommes dont le seul crime a été de vouloir quitter un pays qui les persécutait. D’aucuns ont aussi appelé à accepter la dernière offre en date de la Nouvelle-Zélande – Wellington proposait d’accueillir 150 des réfugiés sur son territoire – rejetée avec fermeté par Malcolm Turnbull.

Depuis plus de quatre ans en effet, l’Australie refuse toutes les offres de la Nouvelle-Zélande, arguant que permettre à ces personnes d’y vivre provoquerait irrémédiablement un appel d’air, et ne les empêcherait pas de venir ultérieurement s’installer sur le territoire australien. Et le message martelé par le ministre de la protection des frontières et de l’immigration Peter Dutton est extrêmement clair :

« Ce que nous voulons, c’est que ces gens acceptent l’offre qui leur est faite d’aller aux Etats-Unis, (…) de rentrer chez eux, de s’installer en Papouasie ou d’aller à Nauru (ndlr, l’autre île à accueillir des réfugiés pour l’Australie). En aucun cas, ils ne viendront en Australie » (pour plus de détails sur l’accord dont il parle : « Qui veut mes réfugiés » ainsi que Opération frontières souveraines

C’est dans ce but que Canberra a conclu plusieurs accords avec différents pays. Dont d’ailleurs les Etats-Unis.

Chauka, Please Tell Us The Time

Behrouz Boochani est aussi l’auteur du documentaire glaçant Chauka, Please Tell Us The Time filmé entièrement sur Manus, à l’insu des autorités pénitentiaires, grâce à un téléphone portable. Les séquences ont été envoyées par petits bouts de 5 minutes au réalisateur iranien Arash Kamali Sarvestani basé à Amsterdam.
Les deux hommes ont correspondu durant des mois pour trouver la manière de mettre en forme le quotidien des réfugiés sur Manus, dont le temps – et surtout sa lenteur – revêt une importance capitale. Au point d’en être certainement un des acteurs principaux du documentaire, donnant une force incroyable aux images et projetant le spectateur dans une bien triste réalité. Chauka, Please tell us the time a été diffusé pour la première fois lors du Sydney Film Festival en juin. C’est là que j’ai eu la chance de le voir.

Chauka désigne le nom de la cellule de confinement à l’intérieur du centre de rétention dans laquelle les réfugiés sont enfermés lorsque les gardes jugent nécessaire de les punir. C’est aussi le nom d’un oiseau sacré que l’on trouve uniquement sur l’île et qui siffle toujours aux mêmes heures. La critique détaillée d’un auteur australien renommé est à lire ici (en anglais). Et le trailer à visionner ci-dessous:

Notes tirées de la tribune « Australia built a hell for refugees on Manus. The shame will outlive us all »:

(1) Now we are seen globally as the inventors of a particularly vile form of 21st century repression, in which the innocent are subjected to suffering in a prison where the crime is never named, no sentence is ever passed, and punishment is assured.
(2) It is hard to say what is most horrifying in this long saga but the intent of the Australian government to now abandon the refugees it kidnapped, scattering them across an impoverished and corrupt country with a notorious reputation for violence, is an affront to any notions of humanity or decency.
(3) It’s time we did.
All states commit criminal and sometimes wicked acts. The necessary mark of a democracy is the freedom to tell the truth about these crimes so that they can be ended and the guilty punished.

Sources : Comptes Twitter des différents protagonistes @BehrouzBoochani @ZazaiWalid , articles de presse ici dans The Guardian. Et les nombreux et excellents papiers publiés dans ce même média par Ben Doherty.
Image : Photo symbolique

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