Feuilleton migratoire à quelques mois des élections

Jouer à faire peur pour renverser l’opinion et gagner des voix.

C’est le petit jeu de l’ancien ministre de l’immigration devenu entre-temps Premier ministre de l’Australie.

Scott Morrison est au pouvoir depuis août 2018 lorsqu’il a remplacé Malcolm Turnbull après un « putsch » fomenté au sein de leur parti libéral pour renforcer la coalition. Pari raté: la courte majorité a chancelé. Et le 13 février, le nouveau Premier ministre en a fait les frais. Les réfugiés parqués sur des territoires offshore auront le droit d’être transférés en Australie si deux médecins le jugent nécessaire, ont décidé les parlementaires. Cette motion n’est valable que pour les personnes qui se trouvent déjà sur une des deux îles qui accueillent des centres de rétention australiens. On parle ici bien sûr de Manus en Papouasie-Nouvelle-Guinée et de Nauru, petite république de 21 kilomètres carrés.

Mais il n’en fallait pas plus à l’ancien ministre de l’immigration et de la protection des frontières, qui s’était accordé de larges pouvoirs dans le dossier en 2014, pour accuser l’opposition travailliste de vouloir créer un appel d’air. Et par prévention, il a immédiatement annoncé que son gouvernement allait renforcer l’Opération frontières souveraines en adoptant tout un tas de mesures sur tout un tas de fronts.

Et la réouverture du centre de rétention de réfugiés sur l’île Christmas, fermé en octobre dernier, en fait partie. Objectif affiché: être prêt en cas d’afflux massif de migrants qui seraient tentés de rejoindre l’Australie par la mer, maintenant que l’opposition « a affaibli les frontières ». Un afflux qui s’annonce quasi certain, à en croire Scott Morrison. Rhétorique bien huilée, il a aussi évité durant tout son point-presse de rappeler un point essentiel: cette « faveur » n’est prévue QUE pour celles et ceux qui croupissent déjà sur Manus et Nauru.

Un revers…

Politiciens, analystes et journalistes ont parlé de « véritable » revers – cela ne s’était pas produit depuis 1929 – pour la droite au pouvoir après ce vote très serré au Parlement. S’agit-il d’une victoire massive pour l’opposition ? Qu’est-ce que cela signifie vraiment ? Telles sont les questions que s’est posé First Dog on the Moon dans son dessin du jour.

First Dog on the Moon dessin de presse
Petite explication en images avec First Dog on the Moon, célèbre dessinateur de presse australien qui travaille pour The Guardian notamment. La version originale ici .

Et le lancement d’une campagne!

Scott Morrison, qui a lancé sa campagne électorale deux jours plus tôt, comptait déjà surfer sur la vague des dangers imminents qui menacent la sécurité des Australiens. La politique migratoire s’y imbrique naturellement. Sans compter que ce sujet clivant a déjà fait ses preuves pour certains de ses prédécesseurs, comme Tony Abbott en 2013 pour n’en nommer qu’un seul. (Relire à ce propos L’Accord de relocalisation régionale). Car si la politique migratoire se taille la part du lion dans les débats électoraux de la plupart des pays, c’est particulièrement vrai en Australie. Et à ce jeu, c’est bien souvent celui qui crie le plus fort qui l’emporte. Et parfois aussi celui qui fait preuve de la mauvaise fois la plus convaincante.

« Si un bateau tente la traversée en direction de l’Australie, ce sera la faute de l’opposition travailliste, a conclu mercredi 13 février Scott Morrison. Mais si aucun ne vient alors ce sera grâce au travail de son gouvernement. Non, il n’y a pas de contradiction, c’est la simple vérité. »

Édifiant.

Depuis 2001, Canberra sous-traite par intermittence sa politique migratoire auprès de voisins plus petits et plus pauvres en l’échange de sommes faramineuses. Deux centres australiens de rétention se situent sur le petit territoire de Nauru et sur l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Dans le premier (sur)vivent les familles, les femmes et enfants seuls ; dans le second, les hommes non accompagnés. Leur seul crime est d’avoir demandé protection à un pays démocratique. La quasi-totalité d’entre eux sont des réfugiés reconnus comme tels mais ils ne pourront jamais être réinstallés en Australie.

La politique migratoire australienne offshore a fait l’objet de plusieurs textes sur cette plateforme. Les quatre premiers chapitres offrent une vision complète de la situation basée sur les rapports émanant tant des autorités que d’ONG : La Solution du Pacifique 1/4, L’Accord de relocalisation régionale 2/4, Opération frontières souveraines 3/4 et La non-réponse humanitaire 4/4. D’autres publications sont depuis venues compléter cet état des lieux : Qui veut mes réfugiés, Changement de lieux… mais pas de politique, Sur la route et Tout ce que nous ne pouvons pas voir (All We Can’t See).

 
Sources : Des articles dans The Guardian ici et ici ; dans The Monthly  ; les comptes Twitter des intervenants.
Image prise au détour d’une rue de Sydney.
 

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