L’île aux mille visages

Nombreux sont ceux qui ont échoué, volontairement ou non, sur les rives de Cockatoo Island,  et qui ont façonné le visage de cette île tour à tour paradisiaque, infernale, industrielle et artistique.

Cockatoo Island, c’est d’abord Wareahmah pendant des millénaires. Une île dédiée à la pêche, semble-t-il, mais, en l’absence d’une source d’eau douce, elle n’aurait jamais servi de lieu d’habitation. De cette période il ne reste que peu d’informations. Son nom, Wareahmah (de War, femmes, et Eahmah, terre), laisse penser toutefois que cette île aurait été utilisée pour des cérémonies liées aux femmes.

Cockatoo Island, c’est ensuite un pénitencier construit pour accueillir les récidivistes, les condamnés dangereux, qui devaient être écartés du reste de la société. Longtemps emprisonnés à Norfolk Island, à des milliers de kilomètres de Sydney, les convicts arrivent sur Cockatoo en 1839. Main-d’œuvre gratuite, ils construisent les murs de leur prison, les casernes, les abris, un hôpital, ils creusent inlassablement la roche, découpe le grès (sandstone) pour édifier ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Circular Quay; ils vivent entassés dans des conditions déplorables, ils souffrent. Les rapports de mauvais traitements s’entassent. En 1847 les condamnés doivent excaver une cale sèche sur Cockatoo afin d’y réparer les navires royaux qui fileront ensuite vers l’Asie du Sud-Est et la Chine pour y faire fructifier les intérêts commerciaux de la couronne. Les condition de vie, elles, ne changent pas, jusqu’à la fermeture de la prison en 1869.

Bilolea – nom aborigène qui désigne les cacatoès noirs – naît alors de la souffrance de Cockatoo Island en 1871: on change le nom, on rêve d’oublier. On garde pourtant les murs et on y installe une école industrielle pour orphelines ou délaissées et un centre de redressement pour filles. De l’autre côté de l’île, on crée une base de formation pour garçons sans abri ou orphelins. L’expérience tourne court, notamment lorsque des filles légèrement vêtues sont surprises sortant des dortoirs des garçons. Là aussi, les rapports s’entassent: les jeunes femmes sont maltraitées et peu prises en charge; les deux institutions qui s’en occupent sont finalement déplacées sur le continent, plus proche du reste du monde. Et puis on oublie pourquoi on a dû changer le nom de l’île et on y réinstalle une prison en 1888, temporaire, se promet-on. Elle sera utilisée vingt ans.

Cockatoo Island, c’est aussi une partie de l’histoire navale australienne. L’île tourne à plein régime durant la Première Guerre mondiale, chouchoute les navires blessés, transforme ceux de plaisance en machines de guerre. Les années trente, plus calmes, lui rendent un peu de sa sauvagerie sans bouder pour autant son passé industriel: grues, cheminées, tours d’eau, centrale électriques se découpent dans le ciel. Puis la Seconde Guerre mondiale éclate et elle retrouve sa place centrale dans la création et la réparation des vaisseaux. Elle s’occupe désormais aussi des sous-marins. Les années passent. En 1992, le bail entre les entreprises et le Commonwealth n’est pas renouvelé. Les activités industrielles prennent fin.

Cockatoo Island est à ce moment un site contaminé, peuplé de bâtiments à l’abandon. Une communauté d’aborigènes réclame ces terres. On les leur refuse: rien ne prouve qu’ils y ont habité… D’autres voix s’élèvent et demandent l’assainissement des lieux et une mise en valeur de ce qui constitue désormais l’histoire australienne. Elles gagnent la bataille: l’île et ses vestiges de bagnes entrent au patrimoine mondial de l’Unesco en 2010.

Cockatoo Island, c’est aujourd’hui un terrain de camping, quelques résidences, une île qui accueille expositions, installations et la Biennale de Sydney.

L’île a gardé des traces de toutes ses périodes. En y déambulant comme on le ferait dans l’œuvre de Lee Bul, on découvre les efforts de chaque génération pour redonner du sens à cette terre si vulnérable et si malléable sous les mains des hommes.

Sources: ici ou .

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