La non-réponse humanitaire 4/4

« Et puis je suis tombé sur un trésor extraordinaire d’histoires courtes anonymes australiennes.C’était l’écrit australien le plus émouvant que j’avais lu depuis longtemps. Tout autour de nous, des mots avilis, mal utilisés, véhiculent de grands mensonges. Les mots sont principalement choisis pour nous garder endormis, non pour nous réveiller. Quelquefois cependant l’écriture peut nous effrayer de la même manière que nous sommes parfois pris de panique au moment du réveil : voici le jour et voici le monde et nous ne pouvons plus dormir, nous devons nous lever et y vivre. Cette écriture m’a réveillé d’un sommeil trop long. J’ai été pris de panique »

Dans un texte écrit à l’occasion du festival littéraire de Melbourne (Melbourne Writers’ Festival), Richard Flanagan, un grand auteur australien, explique avoir voulu parler de toute la communauté d’auteurs qu’il admire et lit; il voulait évoquer entre autres Kafka, Conrad, Tolstoï, Hasek et Faulkner. Puis il est tombé sur ces écrits, publiés dans plusieurs médias, « qui dans un autre contexte, note-t-il, pourraient être intitulés ‘flash fiction’, si ce n’étaient des histoires vraies ».

Chapitre quatrième

Entre 2012 et 2016, peu d’informations fuitent des îles de Manus et de Nauru. Les journalistes ne sont pas les bienvenus dans les centres de rétention et les travailleurs sociaux ont l’interdiction de rapporter ce qu’ils vivent. De nombreuses ONG de défense des droits de l’homme dénoncent très vite les conditions dans lesquelles vivent ces réfugiés. Et des rapports mandatés par le Sénat australien confirment une partie des allégations. Mais ce sont les fuites de documents publiés en août, notamment par The Guardian, puis par une grande partie des médias internationaux qui braquent les projecteurs sur une situation dénoncée depuis des années. En voici une petite chronologie:

Les organisations de défense des réfugiés et des droits humains s’inquiètent des dérives de l’Accord de relocalisation régionale dès sa signature. Elles ont en mémoire le fiasco de la Solution du Pacifique. En novembre 2012, quelques mois après sa mise en fonction, Amnesty International dénonce déjà les conditions sordides dans lesquelles vivent les demandeurs d’asile. Ces derniers souffrent d’affections physiques et mentales, et voient leurs droits fondamentaux régulièrement bafoués, constate l’ONG.

Pluie de rapports

Ce rapport est suivi d’un second à la fin 2013, qui brosse un portrait peu flatteur du camp de transit de Manus (Lorengau), comparé à un « régime de type carcéral ». Les logements sont surpeuplés, l’accès à l’eau et les services médicaux limités. Les moyens de communications (internet, téléphone,…) sont rares et sont le sésame d’une longue attente. Quant à l’hygiène, les moyens mis en place sont insuffisants: trop peu de douches, de toilettes, de savons.

L’ONG avertit que de telles conditions, notamment le manque de sommeil, mènent à de nombreux problèmes de santé mentale comme la dépression, l’anxiété, le tout amplifié par les traumatismes subis par les réfugiés ayant fui des zones en guerre. Or, dénonce Amnesty, les mesures prises pour faire face à ce genre de problèmes sont inadéquates.

L’ONG enjoint notamment l’Australie à encourager les pays d’Asie du Sud-Est à ratifier la convention de 1951 sur les réfugiés (dont l’article 31 oblige les signataires à garantir l’accueil des demandeurs d’asile qui fuient les persécutions) et à améliorer sa coopération avec ces pays pour s’assurer que les réfugiés ne sont pas traités inhumainement et qu’ils sont protégés, ainsi que d’améliorer les installations.

A ce moment Canberra n’a pas encore redéfini le cadre de cette Convention, elle le fera en décembre 2014 (pour un petit rappel des décisions politiques, c’est par ici) . Dans la foulée, l’ONU dénonce la politique d’immigration de l’Australie.

Conditions pas adéquates

Les demandeurs d’asile – qui sont dans près de 90% des cas des réfugiés avérés – doivent de plus faire face à la défiance des locaux. En février 2014, des affrontements ont lieu à Manus entre les réfugiés, des gardes du centre de rétention et des locaux. Ces violences provoquent la mort d’un Iranien. Deux gardes papous seront condamnés pour les faits en 2016. A leur procès, ils clament avoir été victimes d’un coup monté visant à protéger des gardes australien et néo-zélandais, impliqués dans l’affaire selon eux.

En mars 2015, deux nouveaux rapports tombent. Le premier, commandé par le département de l’Immigration, qui souhaitait notamment investiguer sur des accusations de harcèlement sexuel et physique, confirme certaines des allégations concernant le centre de Nauru. Il appelle à une meilleure collaboration entre les gestionnaires de Nauru, le département de l’Immigration et ses fournisseurs de services actifs dans le centre. Il est appuyé en septembre de la même année par une enquête menée par un comité du Sénat qui requiert un audit complet concernant les plaintes d’abus.

Ce dernier affirme que les conditions dans les centres ne sont « pas adéquates, appropriées ou sûres pour les demandeurs d’asile détenus ». Elle conclut en outre que la maltraitance, la violence et les privations à l’égard des enfants sont très répandues. Elle recommande que ces jeunes soient retirés du centre de Nauru aussi vite que possible. Mais le ministre de l’immigration n’y voit qu’une accusation de plus de l’opposition et rejette les conclusions de l’étude.

Garanties pas respectées

Le second rapport publié en mars est signé par un rapporteur spécial de l’ONU sur la torture et les abus dans 68 pays du monde. Il conclut qu’il y a suffisamment de preuve pour établir que l’Australie a systématiquement violé la convention internationale contre la torture entre le 1 janvier 2013 et le 31 décembre 2014 sur les deux territoires accueillant ses centres de rétention.

Selon le rapport, l’Australie ne garantit pas aux réfugiés et demandeurs d’asile une protection suffisante, en violation de ses obligations découlant de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants. Les conditions de détention des demandeurs d’asile dans les centre australiens, mais aussi les récentes modifications apportées aux lois maritimes en décembre 2014, contreviendraient ainsi aux conventions internationales en matière d’immigration.

Tony Abbott, alors Premier ministre, réagit violemment à ces critiques, affirmant que l’Australie « en a assez de recevoir des leçons » en la matière. Il rappelle à cette occasion qu’ils ont stoppé les bateaux et mis fin au trafic des passeurs.

Insertion difficile

Les rapports se poursuivent, Human Right Watch et Human Rights Law Centre dénoncent dans un rapport intitulé Australie/Papouasie Nouvelle Guinée : la non-solution du Pacifique les conditions de vie déplorables des demandeurs d’asile et réfugiés. Ils mettent notamment en lumière des arrestations arbitraires au poste de police et en prison à Manus, ainsi que des restrictions de la liberté de mouvement et du droit de travail des réfugiés.

« Bien que les réfugiés vivant dans le centre de transit puissent se déplacer au sein de l’île, ils ne peuvent pas quitter Manus. Depuis 2013, les fonctionnaires de l’Immigration de Papouasie-Nouvelle-Guinée n’ont délivré que huit documents d’identité appropriés à ces personnes. Ce certificat d’identité indique qu’ils sont autorisés à travailler en PNG, mais la PNG les a empêchés de quitter l’île de Manus et de rejoindre Port Moresby, la capitale, à la recherche d’opportunités de travail. Plusieurs réfugiés ont cherché des possibilités de rémunération ou de bénévolat sur Manus, mais l’Immigration a refusé leur demande ».

Les deux ONG appellent les gouvernements australien et papou à faire preuve de transparence et à accepter des visites d’organisations et de journalistes non seulement dans le centre de transit à Lorengau. Mais aussi dans celui dit de rétention à Lombrum, où sont installés les réfugiés avérés.

Cris de désespoir

Et puis en décembre, les voix des hommes et des femmes réfugiés sur ces îles se font entendre. Elles crient leur désespoir, leur malheur: elles appellent à l’aide. Six cents réfugiés du camp de l’île de Manus adressent une lettre au gouvernement de Malcolm Turnbull et lui demandent de mettre fin à leur souffrance et de les conduire sur un « navire de la marine pour les jeter dans l’océan », « dans une chambre à gaz », ou de leur faire une « injection létale ».

A la fin du mois d’avril 2016, le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) organise une visite de l’île de Nauru. Devant trois collaborateurs, un homme, un Iranien d’une vingtaine d’années, s’immole par le feu. “This is how tired we are,” lance-t-il, selon plusieurs témoins. Quelques jours plus tard, une Somalienne recourt au même acte de désespoir.

Le dernier rapport d’Amnesty International élaboré en collaboration avec Human Rights Watch fustige les conditions de vie des réfugiés et demandeurs d’asile parqués sur l’île de Nauru. Publié le 2 août, le rapport s’appuie sur quelques 84 témoignages de réfugiés et ceux de plusieurs intervenants travaillant dans les centres « qui ont accepté de divulguer des information malgré le risque de poursuites ». Pour la directrice des recherches à Amnesty International :

« Rares sont les pays qui déploient autant d’efforts pour infliger des souffrances à des hommes et des femmes en quête de sécurité et de liberté ».

Défiance locale

L’ONG soutient en outre qu’au vu des nombreux rapports qui ont ciblé ces installations,

« (…) les autorités australiennes n’ignorent rien des atteintes aux droits humains commises à Nauru ». Pire même « l’un des objectifs poursuivis par l’Australie à Nauru semble être d’amener les réfugiés – adultes et même enfants – au point de rupture, au moyen de violations répétées », a déclaré Michael Bochenek, conseiller principal sur les droits de l’enfant à Human Rights Watch, qui a mené les recherches sur l’île pour l’organisation.

Le centre régional de traitement, responsable de délivrer le statut de réfugiés aux demandeurs d’asile, propose des conditions de vie déplorables, dénonce l’ONG : environ 1200 hommes, femmes et enfants subissent de graves atteintes à leurs droits fondamentaux, des traitements inhumains et des actes de négligence. Par ailleurs, une fois à l’extérieur de ce camp, ils doivent faire face à l’hostilité des Nauruans. Le rapport est, là aussi, accablant.

« Le Centre régional de traitement est administré par une entreprise privée mandatée par le gouvernement australien, qui contrôle effectivement le centre et est tenu de garantir la santé et le bien-être des demandeurs d’asile qui y sont détenus. L’Australie partage avec Nauru la responsabilité des violations des droits humains dont sont victimes les réfugiés et les demandeurs d’asile ».

La situation est particulièrement difficile à documenter, car les autorités de Nauru ont systématiquement repoussé les demandes de visites d’ONG, rapporte Amnesty. Et les visas pour les journalistes sont difficiles à obtenir.

Abus de toutes sortes

Quelques jours plus tard, le 10 août, plus de 2000 rapports parviennent à The Guardian et ABC. La fuite provient de l’intérieur des services de l’Immigration. Les rapports, totalisant plus de 8000 pages et écrits par des membres du personnel du centre de rétention de Nauru, documentent des centaines d’abus de toutes sortes – agressions, sévices sexuels, souffrances morales,… – à l’encontre des migrants souhaitant rejoindre l’Australie et placés par Canberra sur l’île de Nauru. Plus de la moitié des documents couvrant la période allant de mai 2013 à octobre 2015 impliquent en outre des enfants. L’article publié par The Guardian est particulièrement éloquent.

« Je ne tolérerai aucune violence sexuelle de quelque sorte qu’elle soit, (…) mais on m’a parlé de certains incidents, (…) de fausses accusations d’agressions sexuelles, car au final, ce sont des gens qui ont payé des passeurs pour venir dans notre pays », a déclaré Peter Dutton, le ministre australien de l’Immigration. « Certaines personnes se sont automutilées ou se sont immolées par le feu pour pouvoir venir en Australie », a-t-il déclaré à une radio locale.

Le gouvernement de Nauru a lui aussi rejeté les accusations figurant dans les documents qui ont fuité. Il soutient dans un tweet que les soi-disant documents ont été montés de toutes pièces. Puis s’attaque dans un second temps aux médias australiens, aux Verts et aux défenseurs des réfugiés de toujours utiliser les migrants comme pions dans leurs agendas politiques. Depuis, plusieurs courts messages sur le réseau social tendent à donner une image plus flatteuse de la petite république (photo de nouvelles salles de classes destinées à tous les enfants du pays, y compris les réfugiés, explications multiples basées sur les accusations reprises par les médias,…).

Plusieurs accords

Le 17 août, Canberra annonce la fermeture du camp de rétention de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée poussé par la Cour suprême papoue. Le 24 avril 2016, cette dernière a déclaré le centre de rétention australien sur son île de Manus « illégal » et « anticonstitutionnel ». Aucune date, ni programme de fermeture n’ont toutefois été divulgués.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’Australie n’acceptera aucune des personnes détenues à Nauru sur son territoire, a fait savoir le ministre de l’Immigration. Elle les aidera à s’établir en Papouasie-Nouvelle-Guinée, à rentrer chez eux ou à se rendre dans un des pays « partenaires » de l’Australie – le Cambodge ou les Etats-Unis (voir Opération frontières souveraines et Qui veut mes réfugiés pour davantage de détails).

Amnesty de son côté à tout de suite réagi à cette annonce, demandant à Canberra de « transférer les personnes qui s’y trouvent actuellement en Australie » et de confirmer un calendrier.

« Il est grand temps que les personnes prises au piège sur l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, et sur Nauru soient transférées en Australie afin que leurs demandes d’asile soient examinées et qu’elles puissent vivre dans la société. Le gouvernement australien doit rendre des comptes pour les nombreuses années de préjudices infligées à ces personnes en quête de protection, et assumer sa part de responsabilité et traiter équitablement les demandeurs d’asile. »

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Les histoires vraies dont parle Richard Flanagan, ce sont ces mots de réfugiés récoltés par des collaborateurs sur l’île de Nauru. Ce sont des mots emplis de douleur et d’horreur. Des mots simples qui racontent ce qui se passe sur ce territoire à l’abri des regards, qui conte ce qui survient lorsqu’on nie notre humanité.

La politique migratoire australienne offshore a fait l’objet de plusieurs textes sur cette plateforme. Les quatre (longs) premiers chapitres offrent une vision complète de la situation basée sur les rapports émanant tant des autorités que d’ONG. : La Solution du Pacifique 1/4, L’Accord de relocalisation régionale 2/4, Opération frontières souveraines 3/4 et La non-réponse humanitaire 4/4. D’autres publications complètent depuis cet état des lieux: Qui veut mes réfugiés, Changement de lieux… mais pas de politique, Sur la route et Tout ce que nous ne pouvons pas voir.

Sources:  Les nombreux rapports des différentes organisations sont disponibles directement dans le texte. D’autres articles sont également très intéressants, ici (reportage), ici (concernant la nouvelle loi de décembre 2014) et (lié au musellement de la presse sur ce sujet, qu’il s’agisse de centre de rétention offshore ou onshore).

Ressources utilisées pour les quatre chapitres: The Guardian, Chasing Asylum et les déclarations gouvernementales disponibles sur leur site internet. Au début 2016, Arte a également dédié deux reportages à ces centres ici et ici qui thématisent en grande partie la problématique de la politique australienne. Pour des chiffres exacts et des statistiques c’est par ici. Et enfin, puisque l’on a beaucoup abordé les déclarations des ministres de l’Immigration, un article publié dans The Monthly revient sur l’ensemble des déclarations faites par Peter Dutton, occupant actuel du poste. C’est par ici.

Crédit photo: Image symbolique

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