La Solution du Pacifique 1/4

Manus, Nauru… Nauru, Manus : deux îlots aux noms exotiques. Deux bouts de terre presque inconnus. Presque.

Manus est une île de l’archipel de Papouasie-Nouvelle-Guinée, d’une surface de 2100 km². Un peu plus de 47’000 habitants vivent sur ce territoire couvert d’une jungle luxuriante.

Nauru est un pays indépendant, la plus petite république du monde, formé d’une seule île de 21,3km², où environ 10’000 habitants vivent au gré d’un climat tropical.

Depuis le début du mois d’août 2016, ces minuscules territoires sont sortis de leur tranquillité feinte à coup de rapports accablants et de fuites de documents horrifiants. Ils ont en effet plus en commun que leur pauvreté : tous deux ont passé un accord avec leur énorme voisin et chacun abrite un centre de détention australien pour demandeurs d’asile.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Revenons quinze ans en arrière, au début de cette histoire.

Chapitre premier

À l’été 2001, une embarcation partie d’Indonésie, sur le point de sombrer, chargée d’environ 430 personnes (des Afghans pour la plupart, fuyant leur pays en proie à une guerre civile marquée par l’influence grandissante des Talibans) est secourue par le « Tampa », un navire norvégien. S’ensuivent plusieurs jours de négociations houleuses entre l’Australie, l’Indonésie et la Norvège, les deux premiers refusant d’accueillir ces hommes et ces femmes en détresse. Le « Tampa » reste ainsi bloqué huit jours au large de l’île australienne de Christmas en raison du refus du gouvernement de le laisser accoster sur le sol australien – car une fois sur celui-ci Canberra serait légalement obligée d’accueillir les demandeurs d’asile et de s’en occuper. Ceux-ci seront finalement accueillis par la Nouvelle-Zélande, et par Nauru.

La petite république est remerciée à hauteur de 10,3 millions de dollars pour avoir accepté d’accueillir temporairement 238 des 434 personnes secourues par le navire norvégien, ainsi que 237 autres demandeurs d’asile illégaux interceptés quelques jours plus tard par la marine australienne. C’est le début de la politique d’immigration dite « solution du Pacifique ».

« En réponse à une augmentation du nombre d’arrivées par bateau en 2001, le gouvernement de John Howard (Premier ministre de 1996 à 2007, ndlr) a présenté ce qui est devenu la ‘solution du Pacifique’. Celle-ci prévoyait que les demandeurs d’asile arrivant à bord de navires non autorisés seraient interceptés (généralement par la marine australienne) et transférés dans des centres de traitement offshore sur Nauru ou Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée », explique le Parlement sur son site internet.

En réalité, avant de trouver un accord avec les deux îles précitées, l’Australie avait pris contact avec plusieurs États du Pacifique, dont Kiribati, les îles Fidji, le Timor oriental, les Palaos, Tuvalu, les îles Tonga et la Polynésie française. L’accord proposé est simple : Canberra prend en charge les coûts de centres et le traitement des migrants, les États mettent à disposition leur sol.

Par ailleurs, et pour éviter tout nouveau problème similaire à celui du Tampa, le gouvernement libéral d’Howard décide d’enlever l’île Christmas de la zone australienne de migration. En clair, tout requérant d’asile posant le pied sur ce territoire extérieur australien ne pourra demander directement protection à Canberra, son statut de réfugié sera tout d’abord évalué, tout comme à Nauru et Manus.

À Nauru, le centre est officiellement ouvert le 19 septembre 2001, et celui de Manus en octobre de la même année avec la coopération des gouvernements concernés. L’accord trouvé stipule bien – toujours selon le site du Parlement – que:

« les requérants d’asile ne sont pas retenus sous la loi australienne, papoue ou naurane. En revanche, ils bénéficient d’un visa spécial délivré par ces pays et qui doit faciliter leur séjour dans l’attente d’une décision sur leur relocalisation ou renvoi. »

De quoi régler la question de la responsabilité.

Les centres restent en service un peu plus de sept ans. Durant cette période, critiques et préoccupations se font entendre. À l’époque on pointe du doigt l’absence de contrôles indépendants au sein de ces centres, mais aussi l’impact sur la santé mentale des requérants d’asile et le délai d’attente pour le traitement des demandes. Les conditions sanitaires sont aussi épinglées : le site de Nauru manque d’eau, d’électricité. À Manus, certains réfugiés contractent la malaria. Au niveau juridique, les aides sont très limitées, voire inexistantes sur ces deux territoires insulaires.

En 2002, la Commission australienne des droits humains veut examiner les deux installations dans le cadre de son enquête nationale sur la situation des enfants réfugiés retenus dans des centres. Le département de l’immigration et des affaires multiculturelles et autochtones lui refuse l’accès, arguant que l’accord passé avec la Commission n’a « pas d’effet à l’extérieur du territoire ». On en revient à cette fameuse question de responsabilité.

En 2007, un rapport mené par deux organisations australiennes conclut que de telles conditions de détentions ont de graves impacts sur la santé mentale des réfugiés, poussant à des grèves de la faim et à des automutilations.

L’étude révèle également que la solution du Pacifique (c’est-à-dire les trois centres à Christmas, Nauru et Manus, les interceptions de bateaux, les infrastructures, les services légaux et médicaux pour les réfugiés) a coûté au moins 1 milliard de dollars australiens depuis 2001 :

« par comparaison, une dernière estimation du département de l’immigration et de la citoyenneté (DIAC) suggère que d’accueillir 1700 requérants d’asile pour 90 jours chacun à Villawood, le centre de détention de Sydney, aurait coûté environ 35 millions – soit environ 3,5% des coûts de ces sites extraterritoriaux ».

La solution du Pacifique est finalement abandonnée en février 2008 par le gouvernement du premier ministre de l’époque, Kevin Rudd, issu de l’autre grande famille politique australienne, le Parti travailliste, dont les idées se situent un peu moins à droite. L’ancien centre de rétention situé sur l’île Christmas reste toutefois opérationnel.

Au total, entre 2001 et 2008, selon les informations du Parlement qui se base sur différents rapports, 1637 personnes ont été détenues dans les installations de Nauru et Manus, dont 786 Afghans, 684 Irakiens et 88 Sri Lankais. Sur ce nombre, 705 réfugiés ont pu s’installer en Australie. Le reste dans d’autres pays.

 

 

Après avoir analysé de nombreux rapports, articles de presse et sources officielles concernant les centres de rétention australiens sur Nauru, et sur Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, j’essaie ici d’en proposer un portrait détaillé, en plusieurs chapitres. A lire: La Solution du Pacifique 1/4, L’accord de relocalisation régionale 2/4, Opération frontières souveraines 3/4.

 

Sources: La présentation de la « solution du Pacifique » par le Parlement australien est disponible ici. Les rapports dénonçant les centres sont nombreux mais celui de la commission australienne des droits humains est particulièrement complet. Quant à la partie sur les coûts, elle s’appuie sur sur une étude et un article de presse

Crédit photo: Image symbolique

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2 commentaires


  1. ·

    Merci pour cet article, intéressant et très bien écrit. Cette solution du Pacifique, c’est vraiment un scandale. Et même si c’est fini, ben c’est pas fini, visiblement, avec les autres camps dont on a entendu parler cet été… J’attends la suite avec impatience pour en savoir plus! 🙂

    PS: Il est très bien ton nom de blog… C’est tellement la galère à trouver d’un autre côté..! LOL

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    1. LookRightACarIsComing
      ·

      Ah non c’est pas fini du tout… mais ça faisait trop d’horreur pour une seule publication 😉

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