Le train était à l’heure… la mort aussi

Il n’y avait que le mort qui n’avait pas son billet. Tous les autres avaient acheté le leur.Tous étaient arrivés avec suffisamment d’avance pour ne pas rater le convoi. Les enfants s’étaient assis par terre malgré les protestations de leurs parents, certains adultes faisaient les cent pas tandis que d’autres déblatéraient sur tout et n’importe quoi pour meubler le silence. Le petit groupe aux yeux humides attendait sur le quai d’une station de train à l’allure solennelle.

Construite en grès assez clair, la gare a des airs de chapelle gothique. Une dizaine de marches mènent à un porche octogonal terminé en clocher qui jouxte les voies de chemin de fer. Des arcades ciselées, ornées de chérubins, d’anges et de gargouilles abritent le quai et les rails: Bienvenue à Mortuary Station.

A la fin du XIXe siècle, les cimetières sont pleins et Sydney ne sait plus que faire de ses morts. La mégapole décide alors de construire une nécropole à Rookwood, aujourd’hui Lidcombe. Mais le site, distant de 17 kilomètres de Sydney, est trop éloigné pour qu’un corbillard tiré par des chevaux s’aventure à faire le déplacement, et pour les proches, en procession funèbre, la marche est bien trop longue. On décide alors de mettre en place un train mortuaire qui relierait le centre-ville – Mortuary Station – à la dernière demeure des défunts.

Train-train quotidien

Durant septante ans, de 1869 à 1938, le train à vapeur s’est ainsi engouffré sous les arcs de la station, emportant avec lui jusqu’à trente défunts et leurs proches. A la période la plus faste, un convoi reliait les gares deux fois par jour. La démocratisation de la voiture et l’expansion de la gare centrale, sise juste à côté, sont venues chambouler le train-train quotidien des morts et de leurs proches. En 1938, la gare centrale est préférée à la Mortuary Station de Regent Street, plus pratique. Une dizaine d’années plus tard, le service funèbre, de moins en moins utilisé, est tout simplement abandonné.

La station mortuaire a ensuite été dévolue au chargement des trains transportant du bétail, puis comme centre d’expédition de colis. Au début des années 80, le bâtiment construit par l’architecte colonial James Barnet est inscrit au patrimoine national. Il faudra trois ans et 600’000 dollars pour rendre à la station sa gloire d’antan. En 1986, deux hommes décident d’y installer… un restaurant à pancake, the Magic Mortuary. L’établissement ne fera pas long feu, malgré les espoirs de l’un des investisseurs :


(Jusqu’à 1min15)

Aujourd’hui les passants longent la gare, fermée aux visiteurs et curieux, mais elle accueille des événements ponctuels. De quoi la sortir quelques heures par année de son silence… de mort.

Florilège de coupures de presse de l’époque:

The Illustrated Sydney News - 1869_09_29
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D’autres articles liés à la ville de Sydney: L’art de la construction, Stairway to Wynyard’s heaven, Défilé de mémoires, Boucliers de mémoire.

Sources: oculaires, ici, ainsi que d’anciennes coupures de presse dont quelques-unes sont présentées ci-dessus.

Photo: image prise lors de la Biennale de Sydney en 2016. 

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2 commentaires

  1. Martin
    ·

    Merci pour ce beau morceau d’Australie, chère Diane.

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