Lorsque les corps racontent l’Histoire

De la poudre blanche recouvre le sol. Huit femmes, dix hommes. Ils dansent en groupe de chaque côté de la scène, finissent par se mélanger. La fumée enveloppe les corps dénudés et en mouvement. La musique se consume et laisse place aux bruits du souffle, des membres qui heurtent le sol. Woollaraware Bennelong, indigène du peuple Eora, apparaît parmi les siens, guerrier choyé et aimé. C’est l’histoire de cet homme que la compagnie Bangarra a décidé cette fois de conter, sa rencontre avec les Britanniques qui viennent tout juste d’arriver dans la crique de Sydney, comme on l’appelle aujourd’hui.

1788. Les quatre chiffres peints en rouge surgissent à l’arrière-plan. Des voix emplissent le théâtre, elles récitent, chantent, se suspendent aux mouvements d’une danseuse qui occupe les ellipses, relie les tableaux et les corps entre eux. Les colons ont débarqué. Les lumières éclairent tour à tour deux groupes qui se toisent, se mesurent, puis s’affrontent. Le choc des deux cultures se produit sous les yeux des spectateurs. Les redingotes rouge vif tranchent avec les tenues des autochtones.

“La remarquable histoire de Woollarawarre Bennelong est puissamment évocatrice. Bennelong était un homme traditionnel qui, contre sa volonté première, a été initié à une manière de vivre européenne, avant de devenir un médiateur entre son clan et les colons” (1). Stephen Page, directeur artistique de Bangarra.

Entre deux mondes

La danse est narrative. Elle raconte, donne à voir, à entendre, à ressentir l’histoire bouleversée d’un homme, d’un peuple qui a dû se réinventer pour continuer à exister. La réciter en mouvements est d’autant plus prenant que les mots souvent manquent pour décrire la rencontre de ces deux mondes qui se brouillent.

Capturé par les nouveaux arrivants, Bennelong, incarné par Beau Dean Riley Smith, se transforme, porté par des mouvements fluides, sa chevelure rebelle disparaît sous un bicorne, sa peau se couvre d’habits. Bennelong navigue entre les deux cultures, apprend l’anglais, développe une certaine amitié avec le gouverneur Arthur Philipp.

Trois corps convulsent et s’effondrent au centre de la scène. En détresse, ils se tordent de douleur, de désespoir aussi peut-être. Trois corps que le sol réfléchit, trois corps dont l’ombre s’éteint. La tribu de Bennelong agonise, touchée par la variole. Puis la danseuse dans un nuage de fumée revient pour relier cette fois des silhouettes recroquevillées entre elles. Plus de la moitié du clan de Bennelong est décimé par la maladie.

Bennelong est tiraillé entre le deux communautés. “Es-tu une victime, un réaliste, un idéaliste, un survivant, un traître?”, murmurent des voix pressantes qui emplissent la salle de théâtre de l’opéra.

« La question de savoir comment aller de l’avant tout en restant connectés à notre culture et à notre patrimoine a motivé une grande partie de mon travail. Bennelong est en chacun de nous, alors que nous naviguons entre les aspects ancestraux et contemporains de nos vies » (2).

Puis vient l’exil

Soudain retentit Haydn. Les notes symphoniques remplacent des sons naturels. La lumière est plus crue, les corps des danseurs plus rigides, Bennelong est en Angleterre. Et lorsqu’il revient en Australie seul – son compagnon de voyage est décédé à Londres – il est rejeté par les siens.

“Cette dualité lui a coûté cher des deux côtés. Jamais tout à fait membre de sa nouvelle tribu et regardé avec suspicion par l’ancienne, Bennelong a payé le prix de ce premier contact en étant exilé par les deux communautés” (3).

Au centre de la scène, Bennelong s’agite, replie ses membres; il se tord de douleur intérieure. Les gestes désespérés du danseur transmettent son mal-être, Bennelong gémit, arrache une partie de sa tenue et finit par se recroqueviller dans un coin de sa hutte. Une maison, que les colons ont construite sur ce qui est connu aujourd’hui comme le Bennelong Point, à l’endroit exact où se dresse l’opéra.

Les murs s’élèvent, Bennelong a disparu.

« Plus de deux siècles après sa mort, raconter l’histoire extraordinaire de Bennelong et partager son voyage est un rappel puissant qu’il nous reste encore un long chemin pour pouvoir dire que nous sommes parvenus à une véritable égalité” (4).

Bangarra est une compagnie de danse dont tous les membres partagent des origines aborigènes de tous les coins du continent ainsi que du détroit des îles Torrès. L’organisation fête cette année son vingt-huitième anniversaire.

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Sources: Les citations sont toutes de Stephen Page, directeur artistique de la compagnie Bangarra et proviennent de la brochure distribuée lors des représentations. Elle sont traduites librement et la version originale est disponible ci-dessous.

Image: Photo prise lors de l’édition 2017 de Vivid. Cette projection du buste peint de Bennelong sur le pont de Sydney visait à promouvoir le ballet de la compagnie Bangarra.

(1) “The remarkable story of Woollarawarre Bennelong is one that resonates deeply. He was a traditional man who was, against his initial will, shown a European way of life, and became an intermediary between his clan and the colonialists”

(2) “The question of how we move forward while still being connected to our culture and heritage has inspired much of my life’s work. Bennelong is in all of us, as we navigate the ancient and the modern elements of our lives. »

(3) “It was a duality that cost him dearly on both sides. Never quite belonging to his new tribe, and earning suspicion from the old, Bennelong paid the price of first contact by being exiled from both communities.”

(4) « More than two centuries after his death, telling his extraordinary story and sharing his journey is a powerful reminder that there is still a long way for us to go before we can say we’re at a place of true equality.”

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