Stairway to Wynyard’s heaven

Le plus difficile était d’atteindre les escalators. Il fallait d’abord courir à contre-sens puis se propulser, en position de l’ange, le tout vers le haut. Mais une fois la première marche agrippée, le reste était automatique. Le voyage pouvait commencer.

(…)

Deux paires d’escaliers mécaniques en bois qui s’entrelacent : depuis quelques mois cinq tonnes d’anciens escalators occupent une partie du plafond de la station de Wynyard, à Sydney.

Interloop est un projet qui évoque les histoires passées et les futurs voyages, explique l’auteur de cette installation, Chris Fox.

L’emplacement – juste au-dessus des escalators en métal nouvellement installés – met en scène cette idée de mouvement perpétuel. Le pendulaire, debout à gauche de sa marche, attend sagement l’étage inférieur, il voit alors apparaître, au-dessus de lui, cette structure torsadée de 244 marches en bois – aussi statiques que lui, certes, mais mimant à jamais sa mobilité : les passagers s’arrêtent et se déplacent à travers le temps et l’espace.

Interloop est installée là où tout le monde passe quotidiennement, là où les pendulaires ne s’attendent pas à voir un projet d’art visuel ou une structure poétique suspendue au-dessus d’eux.

(Entretien complet ici on vimeo.com)

Il aura fallu six mois à Chris Fox pour donner vie aux cinquante mètres d’escaliers, plus d’un kilomètre de soudure et 48 heures pour installer son œuvre à Wynyard. Ici en accéléré:

Les histoires passées

De quelles “histoires passées” nous parle donc Chris Fox ?

En cherchant des informations sur ces vieux escaliers jugés désormais dangereux en cas d’incendie, je suis tombée sur de nombreuses coupures de presse fascinantes ainsi qu’une entrée du blog Mirror Sydney détaillant surtout les débuts de leur existence. L’auteure raconte qu’en 1932, lorsque la gare ouvre ses portes, les escalators sont considérés comme la dernière attraction de la ville, et article après article les journaux narrent les péripéties qui se déroulent sur cette “source de joie presque infinie”.

Les écoliers du reste du pays ne manquent pas d’essayer ces escaliers mécaniques, pour avoir un avant-goût de la vie urbaine. Le journal de Broken Hill, bourgade à l’extrême-ouest de l’Etat de Nouvelle-Galles-du-Sud, publie même pour les néophytes un mode d’emploi… savoureux et très poétique.

L’escalator ressemble à un escalier ordinaire lorsqu’il est au repos, mais lorsqu’il est en mouvement, tout ce que l’on a à faire pour monter au sommet depuis l’étage inférieur est de rester debout jusqu’au palier supérieur, de la même manière qu’un seau de minerai est transporté sur un tapis roulant. En haut, le passager est doucement glissé sur le sol ; mais comme il semble improbable au premier coup d’essai que le glissement soit aussi doux que ce qu’il devrait être, l’inexpérimenté franchit l’obstacle d’un petit saut, alors que l’habitué marche sans discontinuité et poursuit son chemin. (23 mars 1932)

Les enfants ne sont pas les seuls à trouver ces engins amusants, poursuit l’auteur. Un autre article de presse de cette même année parle d’une romance ratée entre une veuve de 50 ans et un homme de spectacle itinérant de 70 ans qui se termine devant les tribunaux. Mais avant que les troubles ne commencent, l’amoureuse fait mention d’un “temps heureux sur les escaliers roulants à la station Wynyard”. Une cinquantaine de secondes de bonheur, imagine-t-on.

Pour le meilleur et pour le pire

Le trajet sur ces escaliers mécaniques ne dure en effet pas même une minute, et bien moins encore si vous choisissez la file des gens pressés. Ces escalators ont aussi marqué la ville de Sydney pendant les décennies qui ont suivi leur installation, et continueront sans doute à le faire – qu’ils soient en bois ou pas – et ce d’autant plus depuis l’installation de Chris Fox. Cinquante secondes pour rire, jouer, aimer, philosopher… et parfois même mourir.

Dans les années 40, on met en place le fameux “ride on the left, run on the right”, les lecteurs s’interrogent sur le nombre de boulons nécessaires à l’ingénierie et on recense surtout les accidents. Cette femme qui, succombant à une crise cardiaque, tombe vers l’arrière et entraîne avec elle trois autres personnes, dont la chute est finalement amortie par la foule de gens qui les suit ; cet homme retrouvé mort au bas des escaliers après avoir lui aussi succombé à un arrêt cardiaque ; cet enfant de 11 ans, dont les doigts pris littéralement là où la main courante termine sa boucle, finit son périple à l’hôpital ; ou encore ce chien qui lui y laisse un bout de patte alors qu’il s’apprête à quitter l’engin.

Une métaphore

Ces escalators sont les plus longs du monde, rappelle-t-on au détour d’une page dans les années 50, alors qu’ils continuent toujours de procurer “frissons” et “plaisir” aux écoliers de Broken Hill et d’ailleurs. Qui plus est, les escaliers mécaniques – forcément illustrés par ceux de
Wynyard aux heures de pointe – sont considérés comme une métaphore de la vie en société :

Les individus sont à l’origine confus et dispersés. Puis ils montent sur l’escalator. Immédiatement la machine prend le contrôle, aplatit toute velléité du voyageur et poursuit son propre roulement, à vitesse constante.

Pour l’auteur du texte “Life on an Escalator”, un article qui paraît le 7 août 1954, de nombreuses situations de la vie quotidienne s’y apparentent : la file de voiture qui avance à pas d’homme, les pendulaires qui s’alignent avant de prendre un train, puis qui une fois à l’intérieur suivent le tressaillement de ses wagons, les lignes de bus, de vélos, sans oublier, nous indique-t-il, cette dernière procession qui nous mène au cimetière.

Dans les années 80, la station de Wynyard fait tellement partie de l’univers collectif qu’elle devient, le temps d’une nouvelle, le théâtre d’une rencontre nocturne entre une étudiante et un nettoyeur peu après 1h00 du matin. Et dans les années 90, “cette longue rampe, légèrement pentue” réveille la nostalgie d’un chroniqueur, elle ne mène plus seulement à l’extérieur, mais l’emmène dans ses souvenirs.

Construits en 1931 par Otis, les escaliers mécaniques en bois ont été une partie importante du développement urbanistique de Sydney : “ils étaient un charmant anachronisme dans une ville trop prompte à bulldozer sa propre histoire”, analyse même The Guardian. Leur démantèlement l’an passé a rappelé aux Sydneysiders l’attachement sentimental inconscient que l’on porte parfois à des objets que l’on connaît depuis toujours. Le soulagement était donc collectif, lors du dévoilement de l’œuvre : les marches sont de retour dans le seul lieu auquel elles appartiennent.

Un petit retour en arrière:
17 septembre 1931 The Sydney Morning Herald
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Sources: oculaires, coupures de presse, blog Mirror Sydney, entretiens de l’auteur.

Images: photos prises à Wynyard.

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