En route pour « Terra Australis »

« Sauvage. Farouche. Hostile. Lointaine. Ancienne. Brûlante. Masse nue. Ocre. Verte. Bleu mer. Virginale et violente. »

Terra Australis de Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux raconte la fondation d’une colonie britannique en Australie à la fin du XVIIIe siècle lorsque l’Angleterre, qui a perdu sa mainmise sur l’Amérique, ne sait plus que faire de ses bagnards. Londres décide alors de mettre à profit une terre quasi inconnue située à plus de 24’000 kilomètres et d’y envoyer ses détenus. En marge de tout, ce territoire est parfait. 

Le chiffre des condamnations est en pleine hausse et les prisons sont débordées. Nous condamnons tous ces malheureux à la déportation, c’est-à-dire à un exil forcé… Sauf que ce dernier se termine dans une cellule de Newgate ou ailleurs car nous n’avons plus l’Amérique. Un nouveau territoire pour se débarrasser de nos criminels ? Hum ! Disons d’abord une colonie pour désengorger les prisons et rassurer le peuple…

Entre fiction et Histoire

La première partie de ce roman graphique met en lumière la situation géopolitique et sociale de l’époque. Les guerres permanentes qui rongent l’Europe, en particulier la France et l’Angleterre, la pauvreté, la famine, la puanteur des villes, l’horreur des prisons, la cruauté des condamnations, mais aussi l’excitation d’explorer, de découvrir le globe, d’y planter le premier le drapeau de sa patrie.

Dominer les mers, c’est dominer le monde, n’est-ce pas ?

souffle ainsi Arthur Philippe à l’aube de son aventure

On traverse la Manche à maintes reprises, de Paris à Londres et retour, puis on passe par New York pour découvrir la vie des personnages principaux dont le destin s’entremêle au fil des pages et dont la destination finale se situe trois océans plus loin. Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux ont pioché parmi l’éventail des personnalités parties de gré ou de force pour ce continent – que l’on ne sait pas encore si grand. L’œuvre tangue entre Histoire et fiction mais prend assurément la mesure de cette épopée humaine et propulse le lecteur dans un autre espace-temps.

On rencontre, tour à tour, James Smith aux amours déçues et qui sera le premier colon libre à s’installer en Australie, John Hudson, un petit ramoneur de douze ans condamné à sept ans de déportation pour effraction; Black Cesar, 22 ans, ancien esclave noir américain, qui rêve de la liberté maintes fois promise; il y a bien sûr Arthur Phillip, 48 ans, l’amiral qui mène la première expédition; le comte de la Pérouse qui a appris durement l’importance de la ponctualité; le cruel Robert Ross, serviteur à toute épreuve de la Couronne et dénué d’humanité; le romantique et servile lieutenant Ralph Clark. 

Entassés neuf mois

Chacun s’engage donc avec son lot de drame et de bagages dans une expédition gigantesque aux difficultés de même envergure. Après trois ans de préparatifs, la flotte est prête à lever l’ancre pour une terre dont les Occidentaux ne connaissent à ce moment que la partie orientale, dessinée par James Cook, et baptisée Nouvelles-Galles du Sud.

“Nous ne comptons plus à leurs yeux… comme si nous étions déjà partis… comme si nous n’existions plus!”

S’ils n’avaient pas volé ou tué, ils ne seraient pas là ! Chacun sa peine ! En parlant de peine vous avez appris qu’ils vont être emmenés dans le Pacifique ? En Terra Australis ? C’est ce qu’on m’a dit aussi… 

Les malheureux ! On les envoie peut-être à une morte certaine !

Les malheureux, les malheureux… C’est vite dit ! Il paraît qu’il fait toujours beau et chaud à Botany Bay !

Je ne me plaindrais pas si on me disait que je vais dans un pays neuf au soleil, sans rues malpropres sans taxes et impôts ! Et tout ça avec notre argent qui va servir à organiser le voyage !

Ah, c’est sûr… Vu comme ça…”

La première flotte dirigée par le capitaine Arthur Phillip part de Londres en mai 1787 avec 1420 passagers (582 prisonniers et 193 prisonnières, 247 soldats, 323 marins et une quinzaine d’hommes libres dont quelques liquoristes) répartis sur onze navires. Le voyage doit durer neuf mois, et les prisonniers sont autant inexpérimentés qu’entassés dans les cales.

Mer démontée, ciel dramatique, une première double page en lavis aspire le lecteur et le propulse sur le pont quelques siècles plus tôt. Il assiste alors tour à tour aux naissances, morts, mutineries et autres tensions qui rythment l’épopée. La vie en somme qui n’a pas de raison de s’arrêter. Après avoir cherché un endroit où poser l’ancre, la flotte qui longe la côte est, amarre à Botany Bay puis se décide pour Port Jackson (actuel Port de Sydney) le 26 janvier 1788. C’est le début de la colonisation des terres australes qui sont pourtant déjà habitées à l’arrivée des Britanniques. 

Deux civilisations s’entrechoquent

Inévitablement Terra Australis raconte aussi l’expansion d’un empire au dépend d’une civilisation millénaire dont on n’enregistre que partiellement l’histoire.

Les Britanniques découvrent un continent qui ne ressemble en rien à celui qu’ils ont laissé. Les espaces confinés, bondés et sombres du Vieux Monde laissent place à de nouveaux paysages, denses, naturels. Encore une fois le dessin de Philippe Nicloux appuie avec brio le texte. Et la faune australienne est si vivante qu’elle semble vouloir s’échapper des cases ; les vues du ciel de la baie connue aujourd’hui comme “la plus belle du monde” donnent une vision de ce à quoi la vie ressemblait avant l’arrivée des colons. Plus imposante et sauvage. Car les habitants de ce territoire n’ont pas construit de palais, mais ils foulent le même sol depuis des millénaires, ils en connaissent chaque parcelle, chaque recoin.

Dans ce premier tome, la rencontre entre deux populations que tout oppose est mise en scène à travers l’histoire de Bennelong, un « naturel » que l’on capture pour en savoir davantage, à qui l’on apprend l’anglais, que l’on exibe à la cour de Londres et dont la vie finit tiraillée entre deux communautés. (Relire Lorsque les corps racontent l’Histoire).

D’abord perdus, les nouveaux arrivants reconstruisent pierre après pierre la société qu’ils ont quittée, qui les as exilés, avec ses injustices et sa misère. Bientôt, ils devront lutter pour survivre, comme ils le faisaient avant. Cette histoire, c’est le sujet du deuxième tome, Terra Doloris, dont le nom, à lui seul, annonce déjà une trame faite de souffrance et de larmes.


Sources : Toutes les citations sont tirées de Terra Australis.
Image : Photo prise à Circular Quay, port de Sydney construit par les forçats. Le long du quai, des plaques rappellent que la côte n’a pas toujours eu cette forme et que l’homme a gagné plusieurs mètres sur l’océan au fil des ans.

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