“Un jour viendra où nous serons tous libres”

Abdul Aziz Muhamat, un réfugié soudanais parqué par l’Australie sur l’île de Manus, a obtenu l’asile en Suisse.

En février, il avait reçu le Prix Martin Ennals, « Nobel des droits de l’homme », à Genève.

Ses premiers mots d’homme libre, il les adresse à ses compagnons d’infortune : le millier d’autres personnes qui sont toujours retenues sur les deux îles du Pacifique, choisies par l’Australie pour y placer les réfugiés qu’elle refuse d’accueillir sur son sol.

« Pour la première fois en 6 ans, je suis libre, mais je ne serai vraiment libre dans mon cœur que lorsque tous mes frères et sœurs de Manus/Nauru seront libres et en bonne santé dans un pays sûr ».

Tiré de la vidéo publiée sur son compte Twitter

“Un jour viendra où nous serons tous libres”, leur promet-il dans une vidéo postée sur son compte Twitter vendredi 7 juin. « Mon destin m’a amené ici à Genève, en Suisse, mais votre destin vous mènera ailleurs. Il pourrait vous emmener en Nouvelle-Zélande, en Australie, aux États-Unis ou au Canada. »

It’s a such long journey that started on July of 2013 from Sudan to Yemen to Indonesia to Christmas Island to Darwin in Australia then to Manus Island in Papua New Guinea where I was detained for nearly 6 years then to Switzerland a beautiful country that I finally call home. pic.twitter.com/RgVvaEGoV2— Abdul Aziz Adam (@Abdulaziz_Ada) 7 juin 2019

Abdul Aziz Muhamat a reçu le prix Martin Ennals fin février pour son engagement. On en avait parlé ici.

« Du jour au lendemain tout s’est envolé »

L’Australie refuse d’accueillir sur son sol les demandeurs d’asile arrivés par bateau après le 19 juillet 2013. Une fois leur dossier traité, ils sont réinstallés dans la république de Nauru ou à Manus avec lesquelles Canberra a conclu de coûteux accords. Il leur est aussi proposé de retourner dans leur pays d’origine. La quasi-totalité d’entre eux sont des réfugiés reconnus comme tels.

Mais ils ne pourront jamais être réinstallés en Australie, répète depuis six ans le parti libéral dont la coalition est au pouvoir. Oubliés sur ces deux îles, ces hommes et ces femmes espéraient un changement de parti à la tête du gouvernement le 18 mai dernier. Le Labor avait notamment promis d’en réinstaller une partie en Nouvelle-Zélande, pays voisin qui a déjà proposé cette solution à plusieurs reprises au gouvernement australien. Mais leurs espoirs ont été douchés : la coalition l’a emporté notamment sur la promesse de maintenir une politique migratoire dite forte.

“Même au plus fort de la violence et face à la mort, les réfugiés ont toujours conservé un sentiment d’espoir. Mais, le lendemain des élections, tout a sombré dans un abîme de ténèbres. Le résultat des dernières élections a éteint leur dernière lueur d’espoir de liberté, il a éteint tout espoir qui restait après six ans de purgatoire. Du jour au lendemain, tout s’est envolé.”

How many more people must die on Manus before Australia ends indefinite detention? Behrouz Boochani in The Guardian.

Un fardeau horrible

Désespérés, plusieurs réfugiés ont tenté de mettre fin à leur vie. On le sait grâce à ceux qui courageusement documentent sur Twitter l’horreur quotidienne :

Since yesterday three more people harmed themselves, one in Port Moresby and two on Manus. All three are transferred to the hospital now. The number of suicide attempts and self harm has reached to 14 since the election. #auspol— Behrouz Boochani (@BehrouzBoochani) 25 mai 2019

Since this morning another four more refugees attempted suicide or self- harm. Three of them on Manus and were sent to local hospital, one in Port Moresby. The number has increased to at least 31 men following the election on 18/05/2019 why the govt still silence? Why no actions? https://t.co/7cKDlsAElD— Abdul Aziz Adam (@Abdulaziz_Ada) 30 mai 2019

Cette horreur leur colle à la peau. Même sauvés, à des milliers de kilomètres, la bataille se poursuit. Depuis son arrivée en Suisse, Abdul Aziz Muhamat n’a pas cessé le combat. Tous ses posts sur Twitter parlent de ses amis restés sur place.

Behrouz Boochani, auteur et journaliste dont on avait déjà parlé ici et ici, se fait lui aussi le porte-voix depuis six ans des oubliés de Manus. Mais il a annoncé il y a quelques jours qu’il ne pouvait plus “porter ce fardeau”.

To my friends: it’s more than six years now that I’ve been working nonstop from this Island. Unfortunately my body is getting too tired and needs a break from carrying this heavy burden. If you want to know more about the news of Manus, follow Shamindan’s Twitter account. @Shamindan1— Behrouz Boochani (@BehrouzBoochani) 10 juin 2019

L’horreur épuise.

Au total, quelque 4000 réfugiés et demandeurs d’asile ont été envoyés dans des centres de traitement à Nauru et Manus. Cinq cents ont été transférés aux États-Unis, à la faveur d’un accord conclu entre Canberra et l’administration Obama. Jusqu’à 1250 réinstallations sont prévues. Environ 800 demandeurs d’asile et réfugiés sont rentrés dans leur pays d’origine, tandis que quelques autres ont été réinstallés au Cambodge, pays avec lequel Canberra a conclu un autre accord coûteux.
En mars, il y avait 359 personnes à Nauru et entre 547 et 561 en Papouasie-Nouvelle-Guinée. La majorité réside sur l’île de Manus ; 170 se trouvent actuellement à Port Moresby pour traitement médical.
La politique migratoire australienne offshore a fait l’objet de plusieurs textes sur cette plateforme. Les quatre premiers chapitres offrent une vision complète de la situation basée sur les rapports émanant tant des autorités que d’ONG: La Solution du Pacifique 1/4, L’Accord de relocalisation régionale 2/4, Opération frontières souveraines 3/4 et La non-réponse humanitaire 4/4. D’autres publications sont depuis venues compléter cet état des lieux: Qui veut mes réfugiés, Changement de lieux… mais pas de politique, Sur la route et Tout ce que nous ne pouvons pas voir (All We Can’t See). Et dernièrement: Feuilleton migratoire à quelques mois des élections.

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