Une poignée de terre rouge

Soudain une voix s’élève dans le coin de la pièce, les spectateurs redirigent leur regard vers leur conteuse. Spirits of the Red Sand a commencé.

Elle parle de trois frères qui vivaient sur cette terre, là où se situe aujourd’hui la ville de Beenleigh, Queensland. 

Regardez, écoutez, nous souffle-t-elle, l’un d’eux, Jarrah, replonge dans ses souvenirs.

Milieu des années 1800. Les colons s’installent et s’organisent le long de la côte est de l’Australie. L’histoire familiale raconte la lente dépossession des premiers propriétaires de ces terres, de leur nourriture, de leur culture puis de leur descendance au fil des décisions politiques et des générations. Elle sous-tend de fait celle de tout un continent déchiré par deux cultures diamétralement opposées. Le point de vue est, une fois n’est pas coutume, celui d’une tribu aborigène.

Côté jardin, le bush

Pour recréer cette ambiance du XIXe siècle, la troupe de Spirits of the Red Sand progresse dans les rues d’un village historique reconstitué: côté cour, une église, côté jardin, le bush. Pour le spectateur qui se déplace avec elle, accompagné de sons et de lumières, l’expérience est immersive et l’opposition entre les décors est d’autant plus importante qu’elle cristallise les différences de discours entre nouveaux arrivants et les tribus qui ont foulé cette terre depuis des millénaires.

“Entrez, prenez place sur les bancs de votre chapelle”, nous souffle la conteuse, alors que le prêtre anglo-saxon, l’air grave, nous serre la main à l’entrée de l’édifice. Assis, les visages tournés vers l’autel, les spectateurs sont devenus les habitants, ils écoutent religieusement le prêche; et on est loin du sermon sur la Montagne et de son fameux: 

 Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 

L’homme est interrompu à deux reprises: la première par des membres de la tribu, qui n’en peuvent plus d’être traités de sauvages, la seconde par une habitante, assise au premier rang, qui ne se retrouve pas dans les paroles de haine que le serviteur de Dieu déblatère. Le contexte est posé.

Plus tard, lorsque la nuit est tombée, qu’elle a effacé notre compréhension de l’espace et que nos pas se font moins sûrs, c’est la tribu qui nous toise. Sommes-nous venus en paix?

Une poignée de terre passe d’une main à l’autre

Nous sommes les bienvenus. Dans ce tableau, le spectateur est invité à découvrir une autre réalité, celles des premiers habitants. Comment existaient-ils en dehors de leur contact avec les Blancs? Que pensaient-ils? Quelles étaient leurs espérances et leurs peurs? Comment ont-ils géré la venue de nouveaux habitants, et de leur religion? (Relire aussi Sweet Country: la bande-son de l’Australie)

Cette pièce de théâtre n’évoque certes pas tous les dilemmes et questionnements auxquels les Aborigènes ont dû faire et font encore face – ni d’ailleurs y répond – mais elle esquisse les contours de l’histoire de la première Nation. Elle prend le spectateur littéralement par la main et lui montre sans complaisance les horreurs d’un passé négligé, refusé, voire réécrit (Relire aussi cet article sur la notion d’identité). Une performance à ne pas rater si vous êtes sur la Gold Coast!

Feu qui brille dans la nuit - Spirits of the Red Sand

Et lorsque la conteuse prend la parole pour la dernière fois, sa tirade est vibrante et pleine d’espoir: Il est temps, nous dit-elle, que ces deux cultures commencent enfin à coopérer dans le respect.

Quelques détails supplémentaires: Cette mise en scène s’inspire d’un spectacle similaire produit en Nouvelle-Zélande, au village maori de Tamaki. Elle a moins d’une année. Une partie des acteurs descend directement des personnages qu’ils incarnent deux siècles plus tard. La soirée se termine par un repas aux saveurs du bush. Pour plus d’infos sur la performance, visitez le site officiel de Spirits of the Red Sand.

Images: photos prises lors de la performance culturelle Spirits of the Red Sand

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