Une victoire au goût d’inachevé

Si la victoire de l’opposition australienne en matière de politique migratoire était historique, son résultat ne l’est pas.

Explications du revers d’un revers en trois actes.

La décision du Parlement australien de permettre le transfert de réfugiés malades parqués sur les îles de Manus en Papouasie-Nouvelle-Guinée et de Nauru vers l’Australie semblait être une victoire d’étape. Beaucoup d’observateurs ont voulu y entrevoir un premier pas vers le début d’un assouplissement de cette politique migratoire à la fois très dure et très critiquée. Mais ils ont déchanté quelques jours après, lorsque le gouvernement a décidé d’appliquer cette nouvelle loi à sa manière, la vidant de fait de son contenu.

Acte I: la vengeance

Après ce revers parlementaire, le Premier ministre Scott Morrison annonce la réouverture du centre de rétention de l’île Christmas pourtant fermé en octobre 2018. La nouvelle loi d’évacuation médicale (Medevac) ne concerne que les 421 maris, femmes et enfants sur Nauru et les 584 hommes retenus sur Manus. Mais le Premier ministre assure que cette décision affaiblira les frontières et agira comme un appel d’air. La réouverture de ce centre permanent construit en 2008 doit donc permettre de préparer l’Australie à un afflux massif de réfugiés. Rappelons aussi que l’île Christmas n’est plus comprise dans la zone australienne de migration depuis la Solution du Pacifique en 2001. En clair, les requérants d’asile qui arrive sur ce territoire ne peuvent pas demander directement protection à Canberra.

Politiciens, twittosphère et médias ont raillé avec plaisir dans les jours qui ont suivi la manière théâtrale du dirigeant de s’adresser directement aux passeurs. S’il voulait les convaincre de tenter la traversée afin de pouvoir blâmer l’opposition, il ne s’y serait pas mieux pris, dénonçaient-ils en substance. A l’image de la vidéo suivante, produite par The Juice Media, un média satirique, qui en donne toute la mesure:

The Juice Media se donne comme mission de créer des « pubs gouvernementales honnêtes ».

Acte II: « le déni de démocratie »

Dans une deuxième phase, très prévisible, Scott Morrison annonce que les réfugiés malades seront transférés sur l’île Christmas puisqu’il s’agit, après tout, d’un territoire australien. Et ce même si le gouvernement local a fait savoir que l’île ne disposait pas des installations médicales nécessaires pour traiter ce genre de patients. Certains des plus de mille demandeurs d’asile sont abîmés physiquement et mentalement après tant d’années d’attente, de souffrance et d’isolement.

Pas de problème, le gouvernement mettra la main au porte-monnaie.

« Véritable scandale »; « déni des intentions du Parlement »; « subversion de tout notre modèle de démocratie représentative »; « le gouvernement défie directement la volonté du parlement et menace la démocratie »; « motion de défiance »…

Pour ne citer que quelques-unes du torrent de réactions des parlementaires

Acte III: l’avertissement de Nauru

Mais les obstacles à ces évacuations pourraient aussi venir du gouvernement de Nauru. Il vient en effet d’adopter des lois interdisant tout transfert médical qui ne passerait pas par une décision de ses hôpitaux.

Un avertissement qui sonne comme un coup de grâce!


Pour aller plus loin, voici ce que dit la loi Medevac (medical evacuation):
– Deux médecins doivent évaluer – en personne ou par vidéoconférence – le patient. Ce dernier système a été récemment mis en place par Médecins sans Frontières sur Nauru.
– Ces recommandations sont transmises au Ministre de l’Intérieur qui a 72 heures pour satisfaire ou non à la demande. Celui-ci peut refuser si la personne menace la sécurité du pays ou si elle a un  » casier judiciaire chargé « .
– Le ministre peut aussi refuser la conclusion des deux médecins et faire appel à un panel d’experts. Le groupe est constitué d’au moins huit membres issus de différents corps médicaux. Y figurent les médecins-chefs du gouvernement, du départements de l’Intérieur, et des garde-frontières.
– Si le panel confirme la demande de transfert, le ministre doit l’approuver. Sauf s’il considère toujours que les risques sécuritaires sont trop importants.
– Une fois en Australie, les malades sont soignés dans des centres de rétention du pays. Ils sont ensuite renvoyés sur leurs îles.
– Les membres de la famille du patient peuvent l’accompagner, si recommandé.
– La loi s’applique uniquement aux demandeurs d’asile et réfugiés qui sont actuellement retenus sur ces îles.


La politique migratoire australienne offshore a fait l’objet de plusieurs textes sur cette plateforme. Les quatre premiers chapitres offrent une vision complète de la situation basée sur les rapports émanant tant des autorités que d’ONG: La Solution du Pacifique 1/4, L’Accord de relocalisation régionale 2/4, Opération frontières souveraines 3/4 et La non-réponse humanitaire 4/4. D’autres publications sont depuis venues compléter cet état des lieux: Qui veut mes réfugiés, Changement de lieux… mais pas de politique, Sur la route et Tout ce que nous ne pouvons pas voir (All We Can’t See). Et dernièrement: Feuilleton migratoire à quelques mois des élections.

Sources: différentes prises de positions gouvernementales et parlementaires dans les médias (télé, radio, presse). Cet excellent article du Monthly et celui-là du Guardian Australia, ainsi que le texte de la nouvelle loi.
Image: photo symbolique prise au détour d’une rue de Sydney.


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