Inconnu en Suisse, star en Australie #2 : Celui qui hissa le drapeau à croix blanche en Antarctique

 « Je n’écrirai plus pendant quatorze mois »

« Le prochain office de poste sera ici à Hobart lorsque je serai de retour (…). Entre-temps, j’ai l’intention de hisser le drapeau suisse en divers points des régions polaires »

Il était parti à l’autre bout du monde pour explorer un continent de glace encore inconnu lorsqu’il a trouvé la mort un 7 janvier 1913 en Antarctique. Le Bâlois Xavier Mertz a laissé une trace indélébile dans le cœur de ses compagnons d’expédition et dans l’histoire australienne. En Suisse, en revanche, son épopée est largement méconnue. (Un peu comme celle de Louis Buvelot).

En ce début de mois de juillet 2019, nous sommes une centaine à avoir fait le déplacement dans la salle de projection de la bibliothèque nationale de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney pour visionner le film intitulé « Xavier Mertz : Tracing a Fatal Journey ». Le public, composé d’un grand nombre de Suisses expatriés, est très ponctuel. Dans les rangs, ça dialecte un peu partout dans un brouhaha somme toute assez organisé et discret. De ce que je glane par bribes, je ne suis pas la seule à avoir fait mes devoirs sur la vie palpitante de Xavier Mertz.

Notre homme est né à Bâle le 8 octobre 1882. Il obtient une licence en droit des brevets à l’Université de Berne et une licence en sciences de l’Université de Lausanne avec une spécialisation dans les formations glaciaires et montagneuses. Parallèlement Xavier Mertz est un skieur et un alpiniste accompli, reconnu nationalement et internationalement. Des compétences qui lui ouvrent la porte de l’expédition antarctique australasienne menée par le scientifique australien Douglas Mawson. Il est recruté en 1911 en tant que moniteur de ski pour l’équipe qui compte explorer le continent de glace. Mais lorsque l’Aurora quitte Hobart le 2 décembre avec à son bord les membres de l’Expédition, Xavier Mertz est responsable d’une cinquantaine de chiens de traîneaux avec celui qui deviendra son meilleur ami, le Britannique Belgrave Edward Sutton Ninnis. 

Deux voyages en parallèle

En Suisse, c’est grâce à Jost auf der Maur, qui lui a dédié un livre en 2013, après avoir retrouvé un peu par hasard le journal de bord de l’explorateur, que l’histoire du Bâlois a refait surface. En décembre 2017, le biographe décide de partir sur les traces de Xavier Mertz, là où l’expédition antarctique australasienne a débuté son aventure, à Hobart en Tasmanie. Le film auquel nous assistons raconte ce double voyage.

Sous nos yeux, les images tournées dans un Hobart actuel montrent un biographe ému de découvrir des reliques du passage de Xavier Mertz conservées précieusement par la Mawson’s Huts Foundation. Car au bout du monde l’expédition et le Bâlois n’ont pas été oubliés. Un siècle plus tard, un narrateur lit des passages du journal de bord de notre explorateur national tandis que des images dessinées lui donnent vie à l’écran. Il semble heureux lorsque, sur le pont de l’Aurora, il s’occupe des chiens de traîneaux que le voyage sur une mer déchaînée ne ménage pas. Il a sans doute en tête l’excitante aventure qui s’ouvre à lui et, au pays, le début de son aventure se lit aussi dans la presse :

Le Nouvelliste, 4 juillet 1911

Après avoir bataillé contre la glace et les vents violents, le navire accoste en Antarctique le 8 mars 1912 à la hauteur du Cape Denison dans la baie du Commonwealth. Ils sont dix-huit explorateurs à y établir leur camp, une fois l’Aurora entièrement vidé de sa cargaison. Le froid et le vent mettent à rude épreuve les nouveaux arrivants mais ils n’entament pas l’envie de découvrir cette terre aussi magique qu’impardonnable.

« Hisser le drapeau suisse sur une terre inconnue », disait-il donc avant de prendre le départ. Plus d’un siècle plus tard, l’étoffe à croix blanche accrochée à l’arrière d’un traîneau fait pourtant sourire l’assistance. Un sourire bienveillant qui s’élargit lorsque s’anime à l’écran un Xavier Mertz fêtant le 1er août avec ses compagnons. Une de ses meilleures célébrations, se rappellera-t-il. Les expatriés présents le savent bien : on ne fête jamais autant la fête nationale que lorsque l’on est à l’étranger. Sans doute une question de partage.

À la conquête de l’est

En octobre, le chef d’expédition Douglas Mawson forme sept groupes pour explorer le continent de glace dont trois iront à l’Est de la base principale. L’un d’eux réunit Douglas Mawson, Belgrave Edward Sutton Ninnis et Xavier Mertz. Ils partent le 10 novembre 1912 avec trois attelages et dix-sept chiens.

Il fait beau ce matin, même si le vent souffle encore. Nous serons partis dans une heure. J’ai deux bons compagnons, le Dr Mertz et le lieutenant Ninnis. Il est peu probable qu’il nous arrive du mal (…) – Journal de Douglas Mawson.

Nous partons demain. Je vais m’arrêter d’écrire, peut-être pour deux mois, peut-être pour de bon, car qui sait ce qui pourrait se passer au cours des deux prochains mois. La cabane semble abandonnée : il ne reste que neuf hommes au campement. J’espère que je m’en sortirai – Dernière note de Belgrave Edward Sutton Ninnis dans son journal avant son départ, le 9 novembre 1912.

Les trois hommes font face à des conditions météorologiques exécrables, des vents violents, mais surtout ils doivent éviter de nombreuses crevasses. Ils avancent pendant deux mois, parcourant plus de 500 kilomètres ; Mertz skie en éclaireur, ses compagnons suivent avec les deux traîneaux qu’ils ont finalement décidés d’embarquer.

Fatale journée

Mais le 14 décembre, l’exploration prend un tournant tragique. L’attelage de Ninnis, contenant une bonne partie de la nourriture et du matériel, est englouti par une crevasse. Le Britannique ne s’en sortira pas. C’est un coup extrêmement dur pour ses deux amis, Xavier Mertz en particulier, qui écrit ce soir-là une longue entrée dans son journal de bord. Il se repasse en boucle les événements, cherchant à trouver un sens à ce qui vient de se passer. 

Vers 13 h, j’ai traversé une crevasse, semblable à la centaine d’autres que nous avions déjà franchies ces dernières semaines. J’ai crié « crevasse ! », tourné à angle droit, et poursuivi. Environ cinq minutes plus tard, je me suis retourné. Mawson suivait, regardant devant. Je ne voyais pas Ninnis, alors je me suis arrêté pour avoir un meilleur angle de vue. Mawson s’est aussi retourné (…). Il a immédiatement sauté de son traîneau et est revenu sur ses traces précipitamment. – Xavier Mertz

Je me suis retourné et n’ai vu aucun signe de Ninnis et de son attelage. Je … me suis dépêché de revenir en arrière et ai trouvé un grand trou béant dans le sol. J’ai appelé mais je n’ai pas eu de réponse… – Douglas Mawson 

Quand il a hoché la tête, je l’ai suivi, repoussant son traîneau. À ce moment précis, j’ai pensé que Ninnis avait dû tomber dans une crevasse. Jusque-là, je pensais encore qu’il avait juste pris un peu de retard, mais la terrible vérité s’est révélée dans les heures qui ont suivi.

Nous étions debout sur le bord de la crevasse mais nous ne pouvions rien voir ni obtenir de réponse… Avons aperçu ce qui semblait être un sac de nourriture et un chien gémissant encore en vie…

Je voulais mettre le traîneau restant au-dessus de la crevasse, puis descendre, mais c’était impossible, la crevasse était trop large, et nos cordes trop courtes. Nous voulions absolument faire quelque chose, mais que pouvions-nous faire ?  Une demi-heure plus tard, la crevasse était aussi silencieuse qu’une tombe.

Nous avons appelé et sondé pendant trois heures…

Nous tendions l’oreille, encore et encore, appelions Ninnis, en vain. Notre pauvre ami doit être mort ou inconscient (…) Ninnis est sûrement mort sur le coup. Il ne survivrait pas, s’il était gravement blessé et inconscient. Il fait trop froid à une profondeur de 46 mètres. La crevasse s’enfonce encore plus profondément, et Ninnis a dû s’écraser plus bas. On ne sait pas ce qui s’est vraiment passé. Mawson n’a rien entendu. (…) Tout a dû se passer en une seconde, car Mawson n’a entendu qu’un chien japper un peu. Je n’ai rien entendu. Nous ne pouvions rien faire, vraiment rien. Nous étions debout, impuissants, près de la tombe d’un ami, mon meilleur ami de toute l’expédition.

Avons lu le service funéraire.

C’était notre seule consolation, le dernier honneur que nous pouvions faire pour notre cher ami Ninnis.

Ce n’est qu’à la nuit tombée, que nous avons réalisé que presque tout, nourriture, tente, piolets, pelles, avait disparu dans la crevasse avec le traîneau de Ninnis.

Avons revu notre position : (…) Nous pensons qu’il est possible de rentrer à la base si nous mangeons nos chiens.

Mawson et moi devons nous serrer les coudes, et avec le peu de choses qui restent, faire de notre mieux pour retrouver la base principale.

9 heures après l’accident, terriblement handicapés, nous avons pris le chemin du retour… Que Dieu nous aide.

Des conditions extrêmes

Ils ne sont donc plus que deux à reprendre la route en sens inverse. La nourriture est limitée et bien vite, les deux hommes doivent manger, comme ils l’avaient anticipé, les chiens les plus faibles. 

Nouvel An ! 5 heures de l’après-midi, après 5 miles, déjà dans les sacs de couchage, pas un temps de voyage. La lumière est incroyablement mauvaise, le ciel nuageux, nous ne sommes pas allés bien loin. Mieux vaut attendre un temps meilleur. Je crois que la viande de chien ne me convient pas vraiment, car hier je me suis senti mal.

Petit à petit Xavier Mertz s’affaiblit et perd courage, refusant finalement de bouger. Nous sommes le 6 janvier 1913, deux tiers du chemin de retour ont été parcourus mais le Bâlois souffre de fièvre, il a les doigts gelés, et la peau se détache de ses jambes. Et « son cœur semble s’être brisé », écrit Douglas Mawson dans son journal. Il meurt deux jours plus tard après une poussée délirante. Dans son compte rendu officiel The Home of the Blizzard, l’Australien écrit que Xavier Mertz est mort des suites d’une « exposition aux intempéries et d’un manque de nourriture » ou peut-être d’une colite. 

Beaucoup plus tard à la fin des années 1960, un rapport médical conclut que le Suisse, principalement végétarien, est mort d’avoir mangé trop de foie de chien, un organe qui contient de fortes concentrations de vitamine A, ce qui peut être toxique pour les humains. Certains supposent aussi que la mort de Xavier Mertz est un cumul de plusieurs éléments alors que les conditions météorologiques extrêmes ne pardonnent pas le moindre relâchement. Le froid, le régime alimentaire, la douleur d’avoir perdu un ami cher et de manger les chiens dont il s’est occupé pendant des mois ont eu raison de sa pugnacité.

« J’ai lu le service funéraire pour Xavier cet après-midi » – Douglas Mawson, le 9 janvier.

Après plusieurs frayeurs, de nombreuses blessures liées au froid et à bout de forces, Douglas Mawson est le seul du groupe d’exploration dit « de l’est lointain » qui parvient à rejoindre le camp de base sur la baie de Commonwealth, où d’autres explorateurs attendent le retour des trois hommes. Il a raté l’Aurora de quelques heures et doit passe un autre hiver sur le continent.

Au pays, la fin de cette aventure ne passe pas inaperçue :

Le Jura - 28 février 1913
« 1 de 10 »

Un an plus tard, avant de quitter cette étendue de glace, Mawson et ses compagnons érigent une croix sur Azimuth Hill en l’honneur des deux hommes reposant à jamais sur le continent. C’est cette croix que Jost auf der Maur tente (lien vers son article dans la NZZ qui relate son voyage sur les traces de Xavier Mertz) de rejoindre en 2017 pour rendre un hommage à notre compatriote. En vain. Mais son épopée n’est pas perdue, car lorsque dans la salle, les lumières se rallument, la mémoire de Xavier Mertz a repris des couleurs. 

Une amitié éternelle

“Pendant les mois d’hiver, nous nous sommes tous rapprochés, mais entre Mertz et Ninnis il y avait un lien très fort. Mertz, dans son impulsivité chaleureuse, avait pratiquement adopté Ninnis, et son affection était presque maternelle. Ninnis, moins démonstratif, lui rendait la pareille, et dans nos pensées, il était difficile de les dissocier. C’était toujours « Mertz et Ninnis » ou « Ninnis et Mertz », une entité composite, chacune étant le complément de l’autre.

Charles Laseron, un autre explorateur qui a pris part à l’Expédition

Les deux hommes sont les seuls de l’expédition australasienne à avoir péri, mais leurs noms résonnent aujourd’hui encore à chaque fois que des scientifiques sondent la Vallée Mertz-Ninnis, qui s’étale entre les deux glaciers éponymes, à jamais côte à côte.


Sources: Les entrées des journaux de bord sont tirées de ce site-là. Les articles de journaux suisses proviennent de . Sans oublier une petite entrée dans le dictionnaire historique suisse. Le film dont je parle, « Xavier Mertz: Tracing a Fatal Journey », a été réalisé par Lisa Röösli. Je l’ai vu dans le cadre d’un événement organisé conjointement par le Consulat suisse, la Fondation Mawson’s Hut et la bibliothèque nationale de Nouvelle-Galles du Sud.
Image: photo symbolique prise lors de la Cooloola Walk.

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